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L'ITALIE

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PARIS. «P. SMON RAÇOX ET COUP., RUE »'ERFURTIf, 4,

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FrARNAUD DE L'ARIË'GE

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L'ITALIE

TOME PREMIER

PARIS

PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

i8, RUE DE SEINE, 18

1864

Droits de reproduction et de traduction réservés

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INTRODUCTION

.1

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I

En plus d'une occasion, et bien avant la der- nière expédition française en Italie, nous avions annoncé, au nom des intérêts universels du monde civilisé, la solution prochaine de ce grand problème de la nationalité italienne, qui se trouve lié aux plus importantes questions de la politique moderne. L'insuccès de la tentative de 1848 n'a- vait pas affaibli nos espérances ; au-dessous des divisions superficielles, des luttes des partis, des malentendus et des préjugés invétérés , nous avions aperçu les symptômes vivants, les élé- ments homogènes qui promettaient à l'Europe une nouvelle et grande nation.

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h INTRODUCTION.

Ces éléments de la nationalité italienne n'é- taient pas une création de l'esprit moderne ; ils avaient leurs racines dans le passé; nous les avions constatés, aussi réels, aussi profonds, si- non aussi manifestes, dans tous les siècles de cette histoire si pleine de querelles intestines, de dé- chirements et de révolutions. Il importait donc, pour comprendre la puissance des aspirations de la jeune Italie, de suivre cette chaîne non inter- rompue des traditions nationales, de saisir les cau- ses accidentelles qui, pendant une longue suite de générations, avaient empêché les peuples de la péninsule de se grouper autour d'un centre com- mun et de s'organiser en corps de nation, enfin de montrer que., ces causes ayant disparu, rien désormais ne faisait plus obstacle à l'accomplisse- ment du rêve des patriotes italiens.

Sans prétendre réaliser dans son ensemble cette œuvre immense qui serait, convenablement exé- cutée, la véritable histoire nationale de l'Italie, nous nous proposions du moins d'en esquisser les premiers éléments; trop heureux si, réduits à ces proportions, nos essais avaient pu gagner quelques sympathies de plus à la cause italienne. Dès 1856, nous annoncions ce travail en ces termes :

« Ailleurs nous essayerons de reprendre, avec

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INTRODUCTION. m

tout le calme que commande un pareil sujet, les grands traits de ce mouvement italien si contra- dictoire dans les moyens, si simple et si constant dans le but. Du sein de cet apparent chaos, se rencontrent et se heurtent, sans issue visible, les intérêts, les passions, les illusions de l'Italie du moyen âge et les questions vivantes des sociétés modernes, nous tâcherons de dégager l'idée so- ciale qui peut mettre un terme à ces déchire- ments intimes et produire l'unité. Au milieu de ce champ de bataille les fantômes de la papauté temporelle et de l'empire, encore de- bout à côté des affirmations toutes -puissantes de la démocratie, ajoutent une complication de plus à la confusion déjà si grande résultant des ri- valités municipales, de l'ambition des princes, de l'inexpérience des patriotes, nous recueillerons les symptômes de vitalité, les aspirations com- munes qui promettent une nation. Nous montre- rons pourquoi l'Italie est indispensable au mou- vement de l'Europe. Son histoire, ses révolutions, ses chutes, même ses utopies qui l'ont si long- temps égarée dans ses voies, jetteront de vives lumières sur la nature de la mission qui lui est réservée, maintenant que semble venue l'heure de sa seconde renaissance. Nous dirons pour- quoi, par un instinct infaillible, les princes et les

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iv INTRODUCTION.

peuples ont toujours tourné leurs regards vers l'Italie, les princes pour y asseoir le centre de leur équilibre monarchique, les peuples pour en attendre le signal de leur délivrance. C'est en Ita- lie, c'est à Rome qu'est le nçeud du grand débat qui tourmente le monde ; en sorte que la question italienne est à la fois la question européenne et la question universelle. Cette question peut faire ex- plosion tantôt en Espagne, tantôt à Vienne, au- jourd'hui à Paris, demain en Orient; c'est à Rome qu'elle doit se résoudre. La France, le soldat de Dieu, selon l'expression de Shakspeare, la France démocratique s'agitera en vain sur elle- même et fera révolutions sur révolutions, jus- qu'au jour où, comprenant toute la grandeur de son rôle, elle ira poser et résoudre la question eu- ropéenne en Italie. Une solidarité étroite lie les destinées des deux nations, et toutes deux se doi- : vent au monde... Immense problème qui résume en lui tous les intérêts sociaux du siècle l. »

Tel est le grave sujet dont nous avons essayé de mettre en lumière les traits principaux. L'é- tude que nous offrons au public n'est pas, on le voit, un plaidoyer fait après coup en faveur d'une cause en partie gagnée. C'est l'expression d'une

* Introduction aux mémoires de Joseph Montanelli sur l'Italie, t. I, p. 7 et 8.

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INTRODUCTION. v

pensée bien ancienne et le fruit de longues médi- tations.

Du reste, quelques progrès qu'ait fails, dans ces dernières années , cette question italienne, que d'esprits attardés refusent de croire à la réa- , lité de cette renaissance, et surtout à l'homogé- néité des éléments nationaux ! Et parmi les ca- tholiques, combien est grand encore le nombre de ceux qui protestent, au nom des intérêts mal compris de l'Église, contre la dépossession tem- porelle du saint-siçge !• Ils comptent que Dieu, plutôt que de laisser se consommer ce qu'ils re- gardent comme une monstrueuse iniquité et comme un véritable désastre, opérera quelque grand miracle qui remettra toutes choses dans Tordre.

11 n'est donc pas sans utilité de combattre ces illusions persistantes, de rechercher, dans l'his- toire italienne, les causes qui les ont produites, et de montrer quels maux incalculables a faits à l'I- talie et au monde cette institution de la papauté temporelle.

Elle n'a eu sa raison d'être que sous le règne de ce préjugé, héritage du droit antique, qui donnait aux dogmes religieux la sanction de la justice politique; elle était le fondement néces- saire et la dernière expression de ce régime anti-

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vi INTRODUCTION.

chrétien qui faisait peser sur les sociétés le dou- ble despotisme du prince et du prêtre, soit sous le nom de théocratie, soit sous le nom de saint- empire. Elle n'a plus de sens sous le règne de la liberté.

II

Toute l'histoire des peuples civilisés roule sur deux grandes questions : le droit national et la li- berté.

La gloire de ce siècle sera de les résoudre défi- nitivement.

Il est visible que tous les intérêts, toutes* les as- pirations, tous les efforts, convergent autour de ces deux questions. Tout mouvement intérieur chez les peuples se fait au nom de la liberté ; toute guerre extérieure , tout conflit diplomati- que fait surgir une question de nationalité. Cha- que jour ces deux questions se posent devant l'o- pinion, plus impérieuses et plus menaçantes. L'Europe se sent mal assise sur son vieux droit public ; l'équilibre que lui ont fait ses partages arbitraires la tient suspendue sur un abîme. Sous quelque forme que s'affirme le droit de l'homme

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INTRODUCTION. vu

ou du citoyen, soudain la question prend les plus vastes proportions, tous les peuples se re- connaissent: solidaires et attendent une solution suprême et universelle. Sur quelque point que se manifeste une revendication nationale, l'Europe en est ébranlée jusque dans ses fondements; il ne lui est plus permis d'assister indifférente à l'écrasement d'une nation.

Cette fois, quand la Pologne s'est levée, princes et peuples ont compris que c'était pour une lutte décisive. Le monde civilisé a retenti d'un im- mense cri de réprobation contre les barbares qui prétendent se faire un droit de l'iniquité des siècles.

Toutes les puissances, même celles que des liens étroits rattachent au passé, se sentent en- traînées par le mouvement irrésistible de l'esprit moderne; toutes, quoique timidement, ont tendu la main à la Pologne.

Qu'on n'espère donc pas écarter cette question en supprimant un peuple. Le conquérant, trans- formé en bourreau, aura beau répandre à flots le sang de cette race héroïque, n'en restât-il qu'une goutte , la rosée du ciel la féconderait pour une triomphante résurrection.

Ainsi chaque peuple opprimé aura son heure de renaissance, et cette heure est prochaine;

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vin INTRODUCTION.

vous l'entendrez bientôt retentir, Hongrois, Vé- nitiens, vous tous qui, sous les chaînes, gardez indomptable le sentiment de la patrie. Et chez tous les peuples se poseront en même temps la question de la nationalité et la question de la li- berté.

Mais c'est à Rome que ces deux questions doi- vent recevoir leur solution radicale et univer- selle, puisque c'est qu'est la clef de voûte de ce régime qui unit les deux pouvoirs pour nier la liberté, et qu'a été assise, pendant tous les siè- cles de l'antiquité et des temps modernes, l'idée de l'empire universel qui est la négation du droit national. En tranchant le nœud gordien à Rome, on détruit à la fois tout pouvoir politique sur les âmes et toute idée d'empire universel.

Plus de pouvoir temporel entre les mains de la papauté; par suite, plus d'emploi de la force, ni par le clergé, ni en son nom ; plus de compli- cité entre les puissances qui tiennent le glaive de la justice humaine et l'autorité morale qui ne doit posséder d'autre arme que celle de la per- suasion.

Plus d'idée d'empire universel; par suite, plus de divisions arbitraires des peuples, toutes les nationalités reconstituées et le droit européen entièrement renouvelé.

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INTRODUCTION. ix

Cela ne peut faire le compte ni de la Russie, ni de l'Autriche, ni de toute puissance n'ayant pour titre que des partages léonins, ni des par- tis politiques ou religieux ancrés dans les vieux systèmes théocratiques ; mais cela répond aux principes de la justice distributive, qui groupe les familles sociales suivant leurs affinités natu- relles et leurs grands intérêts communs.

Des préjugés nombreux et tenaces se sont ac- cumulés sur ces deux questions. Il est à peu près convenu dans le monde démocratique que le ca- tholicisme, par cela même qu'il repose sur une autorité commune et universelle, est à la fois un obstacle invincible à la liberté politique et au droit national : sous l'empire de cette autorité toujours présente, la conscience du fidèle ne semble t-elle pas dominer pour les asservir éter- nellement les droits et les devoirs du citoyen? Et le droit national, à son tour, n'est-il pas sub- ordonné aux combinaisons religieuses de l'unité théocra tique?

Il faut convenir que le catholicisme, tel que le rêvaient soit les guelfes, soit les gibelins du la négation du droit national. Or, cette ten- moyen âge, c'est-à-dire avec la théocratie ou le saint-empire, était la négation de la liberté, et dance était si bien le contraire de l'esprit du

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x INTRODUCTION.

christianisme , que, malgré tout, cet esprit vi- vant a opéré son œuvre ; c'est lui qui a donné peu à peu au monde la liberté ; c'est lui qui a créé les nations modernes, non plus selon l'idée de la patrie des peuples païens, c'est-à-dire la cité, ou plutôt la caste dans la cité, mais selon la haute conception de la patrie véritable, c'est- à-dire la grande famille nationale constituée sur les droits et les devoirs respectifs de tous les membres.

Mais, dit-on, cet esprit du christianisme qui a accompli ces grandes choses n'est-il pas tout l'opposé de l'unité catholique ? et n'est-ce pas vouloir perpétuer l'obstacle que de s'enfermer à tout jamais dans ce cadre étroit et suranné ?

Nous sommes convaincu du contraire, et, se- lon nous, les plus graves embarras de cette épo- que de transition viennent des malentendus qui régnent à ce sujet. On a fait un système indi- visible du principe de l'unité religieuse et de la théocratie, erreur capitale d'où sont nées toutes les autres erreurs, et sur la prétendue inaptitude des peuples latins pour la liberté, et sur la pré- tendue incompatibilité du droit national avec l'existence d'une autorité religieuse commune et universelle, etc., etc.

Nous espérons que ces études sur le mouve-

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INTRODUCTION. xi

ment de ridée chrétienne dans le monde mo- derne contribueront à dissiper ces déplorables préjugés, en montrant au grand jour les confu- sions et les malentendus qui leur ont donné nais- sance.

III

Quant à la première question de la liberté, on verra par suite de quelles alliances entre des pou- voirs, des droits et des intérêts appartenant à deux ordres entièrement différents, on a été con- duit à confondre l'unité morale, et l'autorité spi- rituelle qui en est l'expression, avec cette auto- cratie gouvernementale des chefs politiques, qui est la négation de l'initiative individuelle.

C'est cette confusion qui a dénaturé, dans le passé, le rôle de Rome et de l'Italie et celui de la France; qui a discrédité, aux yeux des amis de la liberté, à la fois cette idée d'unité spirituelle et la race latine qui la représente, et mis en re- lief d'autres peuples, tels que les Anglo Saxons, comme étant plus que les premiers les représen- tants de la liberté individuelle.

L'intolérance universellement pratiquée jus-

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»i INTRODUCTION.

qu'à ces derniers temps, l'adoption d'un culte officiel comme le plus puissant instrument de despotisme, n'étaient nullement la conséquence du principe d'une autorité spirituelle commune, mais bien l'effet d'une fausse conception de la constitution des sociétés temporelles et du rôle des pouvoirs politiques, conception qui avait régné pendant tout le paganisme et dont le monde chrétien avait hérité.

11 suffira de rétablir la vraie notion philoso- phique de l'autorité religieuse et celle de l'auto- rité temporelle, entièrement distinctes et dans leur essence et dans leur but, pour faire la lu- mière dans ce chaos et montrer que le principe l'unité spirituelle est parfaitement innocent des fausses doctrines politiques qui se sont accré- ditées en son nom.

On cessera de confondre la liberté religieuse avec la liberté politique ; on comprendra que le chrétien puisse appartenir par sa libre adhésion à une société spirituelle universelle, tout en gar- dant la complète indépendance de sa conscience vis-à-vis des pouvoirs humains; on comprendra également que ce membre de l'Église catholique puisse admettre, comme citoyen, les principes les plus larges sur la participation de tous les membres de l'État à la souveraineté politique;

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INTRODUCTION. xiii

on comprendra enfin que des peuples, pour avoir reçu la grande mission de représenter plus parti- culièrement le principe de l'unité morale du genre humain, ne sont pas, par cela même, les moins capables de pratiquer la liberté politique.

Il faut renoncer à cette philosophie de l'his- toire, superficielle et étroite, qui établit deux ca- tégories : Tune des peuples plus faits pour subir l'autocratie de l'État, l'autre des peuples plus faits pour l'indépendance et l'initiative indivi- duelle. Rien n'est plus arbitraire que ces classi- fications qui cherchent, dans de prétendues dis- positions natives des races diverses , certains vices ou certaines vertus dont la cause véritable est plutôt dans des circonstances exceptionnelles et accidentelles.

Pour ne parler que de l'Italie, on verra que pendant ses beaux siècles du moyen âge, elle eut si bien la notion véritable de la souveraineté politique, elle ne le cédait à aucun peuple pour l'initiative individuelle et la grandeur des carac- tères. Est-ce que l'unité religieuse conservée par TÉglise, avec le concours si fidèle de l'Italie, em- pêchait les Italiens de concevoir la vie publique avec les idées de la plus grande indépendance? Ajoutez-y le principe moderne de la séparation de l'Église et de l'État, principe qui est la consé-

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xiv INTRODUCTION.

quence logique de la doctrine chrétienne, et nous demandons ce qu'un pareil régime laisserait à désirer aux amis les plus ardents de la liberté po- litique.

Il ne sera donc pas nécessaire d'aller chercher ailleurs que chez les peuples latins la notion de la liberté. On se convaincra que cette unité, re- présentée par eux, qui n'est autre chose que l'u- nité morale de la civilisation, comporte, quant à la vie temporelle des sociétés, l'indépendance la plus absolue ; de telle sorte que des peuples éga- lement chrétiens, et tous fidèles à l'orthodoxie re- ligieuse, peuvent offrir la plus grande variété d'organisation politique, et que ces mille consti- tutions dépendront de causes aussi multiples que les combinaisons des innombrables éléments de l'histoire de l'humanité.

Le même soleil fait mûrir des moissons bien diverses, suivant la nature du sol, les latitudes, les conditions climatériques. Il en est ainsi du Dieu des chrétiens. Au-dessus des régions s'agitent les choses humaines, il reçoit de tous les mêmes adorations; c'est le culte. Mais quand les chrétiens redescendent sur le théâtre des choses temporelles, ils restent avec leur li- berté et leur responsabilité, et ils cherchent, à leurs risques et périls, dans ce monde du relatif,

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INTHODUCTION. xv

les moyens les plus favorables pour accomplir leurs destinées terrestres.

Ce qu'il y a de vrai dans cette question de races qu'on a compliquée mal à propos de la question de l'autorité spirituelle, c'est que tous les peuples sont faits pour connaître et pratiquer la liberté politique. La liberté est destinée à faire [le tour du monde, car elle est le vrai titre de noblesse de l'espèce humaine dans la création.

IV

Il est à peine besoin d'ajouter que les consi- dérations que nous venons d'indiquer dans la question de la liberté, s'appliquent également à la question du droit national. C'est par suite du même préjugé que, dans cette question des na- tionalités, on a imputé au principe de l'unité religieuse ce qui appartient à la théocratie et à l'idée de l'empire universel.

Délivrez les sociétés catholiques de l'idée du saint- empire aussi bien que du principe théocra- tique, et vous verrez, avec la liberté et sans trou- bler l'harmonie intellectuelle, morale et reli- gieuse de la grande famille chrétienne, les divers

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xvi INTRODUCTION.

groupes nationaux se former, se compléter, par la « conscience que possède chaque peuple de son rôle comme organe de la civilisation. »

Est-ce parce que le catholicisme repose sur l'unité de doctrine religieuse, et que par il est cosmopolite, qu'il serait la négation des na- tionalités?

Cet argument, souvent invoqué, prouve quel degré de confusion peuvent atteindre, dans les meilleurs esprits, les idées les plus élémen- taires, quand une injuste prévention a mis un malentendu au point de départ. Que dirait-on si, se plaçant au même point de vue, on adressait un reproche analogue à la Révolution française?

Le caractère essentiel de cette révolution, c'est d'être cosmopolite, universelle, en ce sens que la théorie des droits de l'homme est vraiment le code de l'humanité. Serait-il juste d'en conclure que cette révolution est essentiellement opposée au principe des nationalités ?

Cette erreur, pour être une énormité, n'en a pas moins fait illusion à un grand nombre. Et cependant, c'est au contraire cette révolution, universelle par sa radicale conception de la jus- tice sociale, qui, en appelant chaque membre d'un même groupe national à l'exercice de la souveraineté, a élevé le principe de la nationa-

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INTRODUCTION. XVIi

lité à sa plus haute signification, et ennobli le patriotisme sans rien ôter à ce sentiment de son ardeur et de sa puissance.

C'est à l'heure même la grande voix du peuple-apôtre proclamait l'humanité tout entière une seule famille de frères, que, sur tous les points du monde civilisé, s'est posée, impérieuse et imminente, la question des nationalités. C'est que la Révolution, en renversant les barrières arbitraires, fait le champ libre aux divisions na- turelles, aux groupements selon les vraies tradi- tions historiques des peuples et leur mission respective.

Dès qu'on allait saisir le droit social à sa racine, il devait être à la fois individuel et universel, la loi du citoyen dans l'État, la loi du groupe na- tional dans l'humanité; la même justice qui mettait fin aux inégalités castes et rétablissait la personne humaine dans la plénitude de ses droits et de sa dignité, devait anéantir les em- pires artificiels pour restituer à chaque peuple son autonomie et ses limites légitimes. *

Et parce qu'il s'est trouvé une nation, et, dans l'histoire de cette nation, une époque glorieuse

1 Voir sur ce sujet un remarquable article de M. Albert Castel- nau, les Nationalités, dans la Revue Germanique du mois d'avril 1865.

i. b

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vxiii ISTU0DBCTI0H.

entre toutes ces grands principes, dégagés de tout alliage, ont jeté un éclat incomparable, et parce qu'ainsi les saines traditions de la sa- gesse antique et les conquêtes du monde chré- tien, resplendissant au milieu des éclairs d'un nouveau Sinaï, ont été gravées sur des tables in- destructibles, pour tous les siècles et pour tous es peuples, déclarera-t-on cette haute formule trop immuable et trop universelle pour être li- bérale et nationale ?

Or la question est exactement la même quant à la doctrine évangélique, laquelle, par son côté social, se confond avec la doctrine de la Révolu,- tion française. Parce que l'Église maintient l'u- nité de cette doctrine et qu'elle relie tous les croyants dans une même société spirituelle, en quoi porte -t-elle la moindre atteinte aux grou- pements des sociétés temporelles en corps de nations ?

Qu'on suppose toutes les familles qui peu- plent la terre ne formant, dans la foi du Christ, qu'un seul esprit et un seul cœur, et professant les mêmes grands principes de morale et de justice, cesseraient-elles de constituer des familles distinctes, respectivement indépendantes et maî- tresses de leurs destinées temporelles? Il en est ainsi des nations, ces grandes familles qui, tout

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INTRODUCTION.

en entourant d'un respect religieux le sanctuaire domestique, élargissent le champ d'activité de la créature humaine, centuplent ses facultés, et donnent un nouvel et sublime aliment à ses puissances affectives.

Plût à Dieu que familles et nations, si disper- sées qu'elles soient sur la surface du globe, au lieu de s'entre-déchirer sans pitié ni trêve au nom de leurs innombrables idoles, ne formassent toutes qu'une immense famille sous cette admi- rable loi du Christ, qui n'est autre chose que le triomphe de la justice par l'amour.

Qu'en n'on doute pas, si des divisions arbi- traires se sont opérées, si des nationalités ont été sacrifiées, ce n'est pas parce que l'unité religieuse s'est établie dans le monde, c'est parce que cette œuvre de l'unité a été prise à un point de vue étroit, exclusif et barbare. L'intolérance religieuse, telle est la cause de tout le mal. C'est la même cause qui a fait tour- ner une religion essentiellement libérale et pro- tectrice de tous les droits à la ruine de la li-

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xx INTRODUCTION.

bertéet à l'asservissement des peuples faibles.

A ce compte, qui est-ce qui n'a pas sa part de responsabilité dans le passé? Quel est le peuple', quelle est la secte qui n'a pas cru faire acte de patriotisme en imposant une croyance nationale? Une idée religieuse commune étant l'élément capital de toute nationalité, il n'est pas un législateur qui n'en ait fait la base de la con- stitution politique. Le violateur du culte officiel était considéré comme le plus dangereux ennemi de l'ordre établi ; le châtier et au besoin le re- trancher du corps social, c'était le principal office de la justice politique.

Or, ces procédés, logiques et sans danger chez les peuples païens qui n'avaient pas conscience d'un autre droit que le droit social, devenaient un non-sens et par suite devaient produire des effets désastreux chez des peuples affranchis par TÉvangile, c'est à dire chaque individu, sou- mis aux lois de l'État comme citoyen, se savait libre comme chrétien et maître de ses destinées religieuses. User de la force brutale pour pro- duire l'unité de croyances entre des hommes qui portaient en eux la notion indestructible du droit nouveau et le besoin indomptable de la liberté, c'était l'entreprise la plus insensée qui se puisse concevoir.

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INTRODUCTION. xxi

La terreur érigée en système, les éliminations et épurations successives, sous prétexte de garder aux peuples une foi intacte, produisent certes d'un bout à l'autre du pays l'immobilité et le silence, mais l'immobilité de la mort et le silence de la tombe. C'est le malade qu'on épuise et qu'on tue, à force de lui ôter du sang pour le sauver. La liberté seule peut créer une âme na- tionale forte, vivante, inviolable. En étouffant violemment la liberté religieuse, on a étouffé toutes les libertés, on a amoindri les peuples, on les a façonnés pour la servitude. La même cause qui a paralysé les uns à l'intérieur a forgé des chaînes aux autres, et même les a rayés du rang es nations.

L'histoire en fournit de trop mémorables exemples.

Voyez l'Espagne : là, le fanatisme a réussi à exclure toute trace d'hérésie, mais à quel prix ! Et l'Espagne ne se relève qu'à mesure que l'esprit de tolérance s'introduit dans son sein. Qu'elle répudie à tout jamais ses sombres et lamentables traditions ; qu'elle conçoive largement l'idée de liberté, et alors, nous en avons la conviction, sans rien perdre de l'unité de ses croyances qui en fait un peuple si homogène, elle marchera à pas de géants.

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INTRODUCTION.

VI

Mais nul exemple n'est pins saisissant que celui de la Pologne. Il fut un temps où, seule entre les nations civilisées, tout en restant fidèlement attachée au centre de l'Église latine, elle sut pra- tiquer la tolérance. Pendant que l'Europe ne connaissait d'autre loi que la force, que l'inqui- sition la couvrait d'un réseau formidable, que toute hardiesse de la pensée valait au novateur le bûcher ou la potence, la Pologne se signalait par des institutions largement libérales. Dès les pre- mières années du quinzième siècle, elle avait assuré par une loi contre la détention préven- tive l'inviolabilité du citoyen, et, dans le siècle suivant, elle consacra, sur la proposition de Krasinski, évoque de Cracovie, la liberté de con- science et l'égalité absolue de tous les cultes de- vant l'État1.

Or cet esprit de tolérance, qui, avant de passer dans sa législation, régnait depuis longtemps

* Voir un intéressant article de M. Alfred Dubois, YUltramonta- nisme en Pologne, dans la Revue Germanique du l,r mai 1865.

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INTRODUCTION. um

dans ses mœurs, fut-il pour la Pologne une cause de faiblesse, de décadence et de dissolution?

L'histoire répond que ce furent ses siècles de prospérité, de grandeur et de puissance. C'est alors que la Hongrie, la Bohème, venaient cher- cher des rois dans la famille de ses souverains ; c'est alors qu'elle entraînait dans son orbite, par le seul espoir d'une sympathique et douce tutelle, même des peuples divers d'origine et de croyances, tels que les Cosaques de l'Ukraine, tant est grande la puissance attractive de la li- berté, et féconde son influence !

Et cette âme expansive de la Pologne, libre en même temps que chrétienne, produisait des mer- veilles dans les arts et dans les sciences ; elle ri- valisa un moment avec l'Italie ; elle eut son jour de splendeur littéraire avant le grand siècle de la France. Mais son immortel honneur, son titre à la reconnaissance éternelle des peuples chré* tiens, fut de sauver l'Europe des barbares.

La liberté fit la Pologne indépendante et glo- rieuse. L'intolérance l'a paralysée et Ta faite esclave.

Entraînée par l'exemple des autres nations que les luttes religieuses exaltaient jusqu'à la fureur homicide, elle devint à son tour persécutrice. A partir de ce moment, sa décadence s'accomplit

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xxîy INTRODUCTION.

avec une rapidité effrayante ; au lieu d'attirer les peuples, elle décourage et repousse ceux qu'avait séduits autrefois sa législation libérale; les Cosaques la renient et deviennent ses enne- mis implacables. On sait l'histoire de ses déchi- rements et de ses dernières immolations.

Mais les nations qui l'ont abandonnée dans sa détresse devaient-elles oublier les grands siècles de ce peuple initiateur? et n'est-ce pas un crime et une honte d'avoir laissé effacer de la carte de l'Europe ce nom dont la puissance fit un jour reculer la barbarie?

Cependant Celui pour qui le grain n'est jamais perdu dans le sillon s'est souvenu de ce peuple, de son passé, de ses services, de son héroïsme, de sa fidélité à Dieu et à la patrie, et il a marqué l'heure de sa résurrection.

Ce qui annonce que cette heure est prochaine, c'est que cette fois la Pologne à son cri de patrio- tisme mêle un cri de liberté ; à côté du drapeau national elle montre la croix, non plus comme un signe de terreur et de proscription, mais comme un signe de mansuétude, de tolérance et d'égalité de toutes les créatures humaines devant Dieu. Tous, clergé catholique, rabbins, pasteurs pro- testants, se sont unis dans l'amour de la patrie ; tous, ne formant qu'un seul cœur, subissent avec

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INTRODUCTION. kxv

joie le même martyre. Et, au jour du triomphe, ceux qui auront survécu à cette immense héca- tombe n'oublieront pas que leur victoire natio- nale doit être aussi la victoire définitive de la liberté.

Ainsi se montrent, dans tous les mouvements qui agitent l'Europe, les signes manifestes d'un sentiment commun, universel, indestructible, le sentiment de la liberté. C'est qu'est désormais la force des peuples. La Pologne, retrouvant son antique esprit de tolérance, doit vaincre la Russie intolérante et barbare.

Merveilleux enseignement! Cette résurrection de la Pologne libérale s'accomplit au même mo- ment où Tltalie, catholique comme elle, a enfin conscience qu'elle ne peut être une nation qu'en donnant au monde la liberté.

VII

Et ce caractère libéral n'appartient pas seule- ment aux révolutions qui arrachent les peuples au joug de l'étranger; il se retrouve dans tous les mouvements, violents ou pacifiques, qui trans- forment les nations indépendantes. La liberté est

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xivi introduction.

le besoin suprême et le mot d'ordre de tous les partis tournés vers l'avenir. Dès qu'en un point quelconque du monde civilisé une atteinte grave est portée au droit de la conscience, toute conscience se sent solidaire, et à l'instant même s'élève une protestation universelle.

Qu'à Rome un enfant juif soit enlevé à sa fa- mille par des prêtres fanatiques, tout homme ami de la justice, qu'il soit rationaliste, qu'il soit protestant, qu'il soit catholique, oublie sa foi religieuse pour ne songer qu'au droit du père outragé. Qu'en Espagne, des chrétiens dis- sidents soient condamnés pour leurs actes reli- gieux par la justice temporelle, l'alliance israé- lite universelle fait entendre, en faveur de ses frères chrétiens, la plus noble, la plus touchante des revendications.

Rome seule, au milieu de ce concert des peuples civilisés, manquera-t-elle à sa mission? Lorsque la liberté est le premier besoin de ce siècle, besoin tellement impérieux que ceux-là mêmes qui la maudissent au fond du cœur sont obligés d'en prendre le masque, lorsqu'elle est l'étoile vers laquelle sont tournés les regards de tous les opprimés de la terre, la Rome tempo- relle des papes restera-t-elle l'obstacle insurmon- table î Cette situation qui tient en échec et l'Italie

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INTRODUCTION, xxvir

et l'univers chrétien est un immense malheur et presque un défi de l'esprit du passé aux as- pirations du monde civilisé.

Aussi, nul événement s'accomplissant en Eu- rope ne doit foire perdre de vue ce grand intérêt qui domine tous les autres. Que les peuples ne l'oublient pas, toute conquête libérale sera pré- caire, toute solution sera incomplète, tant que la question ne sera pas radicalement tranchée à Rome par l'abolition de la papauté temporelle. Voilà pourquoi, depuis des années, nous en avons fait notre delenda Carthago.

Il faut du reste que toute institution subisse l'épreuve de la liberté. L'obstination du clergé catholique à s'appuyer sur une base politique ne persuade que trop au monde libéral que l'Église n'a pas d'autre fondement, et que, ce fondement venant à manquer, l'édifice croulerait tout d'une pièce.

Nous sommes las d'entendre cet argument qui annule d'avance les raisons les plus péremptoires. Il est temps que cette fin de non-recevoir soit écartée. C'est justice d'ailleurs que les esprits in- dépendants n'acceptent plus le débat que sur le terrain de la liberté. Désormais, quiconque pré- tend s'abriter derrière la force et redoute la lu- mière ne peut avoir aucune prise sur l'opinion.

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xxvm INTRODUCTION.

C'est en plein soleil et en pleine liberté que les doctrines et les institutions doivent être regardées et jugées. « Au grand jour toutes les ombres dis- paraissent. Abandonnée à elle-même, la religion qui vient des hommes fondra comme la neige ; celle qui vient du ciel s'élèvera comme un chêne et couvrira la terre de ses rameaux1. »

Il ne suffit pas que des épreuves partielles aient déjà montré ce que gagne l'Église au régime de la liberté ; l'exemple des États-Unis d'Amérique ne peut convaincre que les témoins de ces ma- nifestations toutes locales. L'épreuve ne sera complète, décisive, que lorsqu'elle sera faite à Rome, lorsque la base politique de la hiérarchie sacerdotale sera renversée.

VIII

Tout condamne cette institution à une ruine prochaine. C'est en vain que ses partisans invo- quent l'histoire et les prétendus services qu'elle aurait rendus dans le passé.

1 Paris en Amérique, p. 198.

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INTnODUCTION. xxn

Le passé la condamne aussi bien que le pré- sent. 11 faut d'étranges illusions et des préjugés bien enracinés pour trouver dans la suite des événements historiques le témoignage que la papauté temporelle a été utile à l'Église et au monde. Mais que dire des historiens qui pous- sent l'aveuglement jusqu'à croire que cette ins- titution a été utile, même à l'Italie? Oui, ces papes-rois, on en a voulu faire les représentants et les défenseurs de l'indépendance italienne.

Jamais l'abus des mots et la confusion des idées n'ont été poussés plus loin. On verra par le tableau impartial des révolutions italiennes ce qu'il faut penser de ce prétendu rôle natio- nal de la cour pontificale ; on verra ce que doit l'Italie, même aux papes les plus grands dans l'histoire, les plus justement vénérés dans l'Église pour leurs vertus, et dont les noms, par un préjugé traditionnel, sont restés attachés aux plus glorieuses luttes des Italiens pour leur indépen- dance.

En même temps, on aura la preuve que cette institution, si fatale à l'Italie, bien loin de ga- rantir l'indépendance du saint-siége et de faci- liter l'accomplissement de sa haute mission, a toujours été pour les papes et pour tout le clergé une source de difficultés, de conflits, de luttes

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xu INTRODUCTION.

violentes avec les puissances politiques, au grand préjudice des droits des peuples et de la liberté.

On nous reprochera, il faut s'y attendre, de n'avoir guère raconté dans ce livre que les actes blâmables du pontificat romain. N'y aurait-il donc eu que de mauvais papes, et leurs actes ont-ils toujours été funestes? Pourquoi, nous dira-t-on, n'avez-vous point placé en regard du mal le bien qu'a fait au monde la papauté?

Ce reproche, s'il nous était adressé, prouve- rait qu'on ne s'est pas rendu compte de l'objet de ces éludes. Si nous avions eu à écrire une histoire générale de la papauté dans ses rapports avec la civilisation et dans l'accomplissement de son œuvre religieuse qui est le but plus direct de sa mission, nous aurions eu certes beaucoup à louer; nous aurions fait ressortir ce trait si re- marquable de l'inviolable fidélité du saint-siége aux grandes vérités chrétiennes, malgré l'indi- gnité personnelle d'un grand nombre des chefs de l'Église ; et nous en conclurions avec Bossuet qu'il y a vraiment un miracle de l'assistance divine.

Mais l'objet que nous nous proposions, c'était uniquement de suivre la papauté dans ses rap- ports avec l'Italie et dans l'œuvre tout humaine, toute temporelle de sa souveraineté pontificale.

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INTRODUCTION. xm

Or est-ce notre faute si, sur ce terrain, nous n'a- vons eu à découler qu'une histoire déplorable? L'histoire serait un jeu funeste et coupable, si elle n'était pas un grave enseignement.

Au lieu de nous obstiner à la couvrir d'un voile imaginaire et trompeur, nous avons cru mieux servir les deux saintes causes de la religion et de la liberté, en écartant tous les sophismes, en dissipant toutes les illusions.

N'y eût-il dans cette question italienne qu'un peuple à délivrer dune longue servitude, avec quelle ardeur ne faudrait-il pas faire appel aux sympathies de l'Europe libérale; quels efforts ne serions-nous pas en droit de demander à la science pour rechercher les causes qui ont en- traîné cette décadence de l'Italie, à la politique pour opérer l'œuvre de la régénération.

Mais de quel intérêt devient cette question nationale, quand les plus hautes considérations en font une question universelle! Quelle desti- née que celle de ce peuple à la renaissance du- quel se trouve attaché le problème fondamental de toute la politique moderne; de ce peuple qui n'a pas su se constituer tant que sa chi- mère d'empire universel a soustrait sa capitale à sa grande mission civilisatrice; de ce peuple enfin qui ne peut reprendre possession de lui-

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xsxu INTRODUCTION.

même qu'en donnant la main à la France de 89 ! Rome manque à la fois à l'Italie» et au monde civilisé. Siège de la papauté temporelle, elle s'est faite la complice de tous les despotismes. Siège de la papauté désarmée, elle sera la gar- dienne de la liberté du monde, sans cesser d'être le centre de l'unité morale du genre humain. Ainsi se consommera la double révolution qui travaille les sociétés depuis dix-huit siècles. Ainsi seront définitivement consacrés dans une même et haute formule les droits des peuples et les droits non moins sacrés de la conscience, le droit national et la liberté.

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PREMIÈRE PARTIE

LE SACRIFICE DE L'ITALIE

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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

OBJET DE CET OUVRAGE.

I

Au temps marqué pour le renouvellement du monde par le christianisme, l'Europe, comme épuisée par l'effort stérile de la civilisation païenne, tombe en dis- solution. Les peuples barbares, longtemps refoulés hors de l'orbite de l'empire romain,. se ruent sur cette société en ruine avec l'impétuosité du torrent qui vient de briser l'obstacle. Le vieux monde semble oondamné à périr sous un nouveau déluge ; mais cette fois, au lieu des flots de l'océan, ce sont les flots de la barbarie ; au lieu de quarante jours, celle nuit qui s'étend sur l'humanité dure des siècles.

Ténèbres apparentes, crise salutaire qui précède l'enfantement d'un monde nouveau. L'arche sainte

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4 OBJET DE CET OUVRAGE.

qui porte la divine semence va se poser à Rome. C'est de que resplendira la lumière qui doit dissiper ces ténèbres.

Peu à peu, sous l'influence de l'Évangile, les bar- bares se civilisent ; en se choquant ils se mêlent, et puis se groupent en vertu d'affinités naturelles. Ce qui semblait devoir anéantir les vieilles races attachées au sol les retrempe et les régénère ; les hordes envahis- santes leur ont apporté les éléments qui leur man- quaient. Le croisement produit un sang nouveau, et la doctrine du Christ donne à ces sociétés renaissantes une sève vivifiante.

Sur tous les points de l'Europe, une force mysté- rieuse fait converger autour d'un centre encore mal défini les germes providentiels d'où sortiront de grands peuples. Un travail d'assimilation profond, persévé- rant, prépare ces formations nationales, à travers toutes les péripéties du drame de l'histoire.

Dans cette admirable unité de la civilisation chré- tienne, se réalise cette variété non moins admirable de familles sociales, assises sur un fondement com- mun, la doctrine évangélique, mais diverses par la langue, les mœurs, les gouvernements et leur mission respective. Les frontières se dessinent; la période des invasions est close ; le droit des gens consacré, au nom de l'équilibre des États, ce nouveau partage de l'Eu- rope.

En même temps, au sein de chaque groupe natio- nal, les barrières intérieures s'effacent. Au lieu de

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LA NATION ITALIENNE. 5

vingt provinces, il n'y a plus qu'une France, qu'une Angleterre, qu'une Espagne....

II

Seule, l'Italie, l'éternelle déshéritée, ne peut réu- nir en un seul faisceau les tronçons épars de son unité nationale.

Chez les autres peuples, rien n'arrête le travail d'u- nification. Tout sert à le hâter , môme la conquête; tantôt par l'absorption de la race conquise, tantôt par une fusion pacifique et sympathique des races di- verses, ou bien, comme en Espagne, par la concentra- tion de toutes les forces patriotiques du pays et la soli- darité dans la lutte suprême contre l'étranger.

Seule, l'Italie s'agite en vain sur elle-même sans pouvoir se constituer.

Assurément, même aux époques la Péninsule semble vouée à une irrémédiable anarchie, au mi- lieu de ses> guerres intestines les plus acharnées, comme aux moments de ses plus désolantes prostra- tions, un regard attentif découvre dans son sein des germes de nationalité. Niés par un grand nombre, ces germes d'unité sociale ont été signalés plus d'une fois par des écrivains éminents, soit anciens soit mo- dernes.

Mais, pour la philosophie de l'histoire, la difficulté reste entière.

Avec ces éléments de nationalité, comment ritalie

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6 OBJET DE CET OUTRAGE.

a-l-elle été impuissante ? pourquoi ses divisions perpé- tuelles, ses luttes sans but et surtout sans résultat na- tional? Tandis que partout ailleurs les rivalités de province à province, les guerres extérieures, tournent au profit de l'unification, pourquoi l'Italie, toujours de plus en plus divisée, toujours agitée jusqu'au délire, n'a-t-elle d'ardeur, d'énergie, de vie publique, que pour se déchirer éternellement de ses propres mains?

Bien des causes de ce fait inouï ont été indiquées. Mais il en est deux qui dominent toutes les autres et qui ont frappé les historiens 4, deux causes; deux illu- sions dont l'Italie a été le jouet : rêve de l'empire uni- versel, rêve de la suprématie papale.

Ce qui a perdu l'Italie, c'est l'ambition de dominer le monde.

En fait, cela est vrai, et Ton pourrait appeler l'Italie la terre classique des illusions.

Mais cela n'explique rien.

Comment se fait-il qu'une nation ait été condamnée à se repaître d'illusions ? Si ces rêves eux-mêmes ne se rattachaient à quelque chose de profond dans lerôle réservé à l'Italie et dont elle avait la conscience vague, si ces rêves ne sont pas un instinct dévoyé mais sérieux d'une haute et mystérieuse mission, lies détracteurs de l'Italie ont eu raison de traiter avec dédain ce peuple qui, au lieu de s'organiser, n'a cessé de poursuivre des chimères.

1 Voir surtout le beau livre de H. Quinet, le$ Révolutions d'Italie.

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LES ILLUSIONS DE L'ITALIE. 7

A ce compte* ce n'est pa$ seulement l'histoire de l'Italie qui serait inintelligible, mais l'histoire de tou- tes les grandes luttes qui ont rempli le moyen âge et le monde moderne.

Empire, papauté, ces deux rêves qui sont, dit-on, toute l'histoire de l'Italie, ne sont-ils pas aussi pres- que toute l'histoire de l'Europe?

Pourquoi toutes ces agitations, ces grands débats, cet acharnement des princes et des peuples autour de ces deux mots?

III

A neprendre que les apparences, l'histoire de cette lutte entre l'empire et la papauté, et des résultats mi- sérables auxquels elle a abouti du moins en Italie ne serait autre chçse que la négation de tout ca- ractère sérieux dans la vie de l'humanité, une grande mystification des peuples. Il faudrait voir dans les évé- nements, même les plus retentissants, du bruit, du sang, des larmes, de la fumée, et rien de plus... pen- dant des siècles, des peuples haletants poursuivant une chimère, des efforts sans but s' épuisant d'eux- mêmes, et l'Italie, ce théâtre de tant de drames hé- roïques, gigantesques, devenue, depuis trois siècles, un champ de mort!

Lisez dans M. Quinet, dans M. Ferrari, dans Sis- mondi, l'histoire des révolutions de ces villes ita- liennes; arrêtez-vous ils s'arrêtent, c'est-à-dire à

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8 OMET DE CET OUVRAGE.

ce moment s'éteint toute vie publique en Italie, au milieu du seizième siècle, et ne voyez, dans les glo- rieux événements qui précèdent cette grande immo- lation, qu'un jeu brillant, mais vide, sans rien de réel et de vivant au-dessous. . . vous fermerez ces pages découragé.

On n'a pas impunément sous les yeux, pendant des siècles, le spectacle d'une nation s'agitant sans but, et faisant un pas vers la dissolution à mesure qu'elle croit s'avancer vers l'accomplissement de grandes des- tinées. Oh! nous comprenons le cri de désespoir qui s'échappe de toute âme généreuse en présence de ce funeste dénoûment, et le doute presque universel qui accueillit, il y a dix ans, les premiers symptômes du réveil de l'Italie. « Vaines espérances! s'écriaient, même les plus sincères admirateurs de cet héroïque effort de Milan, de Rome, de Palerme ; chimère irréa- lisable ; Tltalie est impossible. »

Il n'a rien moins fallu qu'une explosion soudaine de merveilles, sur tous les points de la Péninsule, pour prouver la réalité du sentiment national. Cette fois, ce n'est plus l'instinct irréfléchi, l'aspiration en- veloppée de mystère d'un peuple enfant qui se cher- che lui-même dans le dédale de ses inextricables divi- sions ; c'est une nation, dans sa maturité, qui surgit comme par magie au cœur de l'Europe, s'affirmant une et inviolable, confondant ses ennemis autant par la sagesse de ses hommes d'État que par l'audace de ses héros, se faisant un bouclier invincible de sa force

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LA RÉALITÉ SOUS L'ILLUSION. 9

morale, en attendant que ses légions , organisées et disciplinées, puissent compléter l'œuvre de la déli- vrance et défier tous les efforts de l'étranger.

Et ce fait inouï, par lequel un peuple nouveau se révèle, est un démenti donné à toute l'histoire de l'Italie; démenti si inconcevable, que des écrivains illustres persistent encore dans leurs doutes, et pren- nent ce mouvement enthousiaste et unanime des peu- ples italiens, pour un rêve de plus, dans ce pays qui n'a vécu que de chimères l.

IV

Hais ce démenti du présent au passé n'est qu'appa- rent. Non, les peuples ne s'improvisent pas. Si l'Italie est possible aujourd'hui , c'est que, depuis des siè- cles elle était, à son insu, en possession de forces la- tentes qui préparaient son unité.

Il y a autre chose que des illusions au fond de son histoire.

Ces illusions elles-mêmes sont un effet d'une cause supérieure qu'on n'a pas aperçue. Cette cause indi- quée, tout s'expliquera : l'impuissance de l'Italie à se constituer comme nation dans le passé, et sa renais- sance moderne.

Toutes les sympathies se porteront vers l'Italie, quand on verra que sa chimère de domination uni-

* Voir M. de Lamartine, dans ses Entretiens sur Machiavel.

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10 MISSION CIVILISATRICE

verselle cachait une grande mission providentielle; que celte nation , qui semblait vouloir absorber le monde, se sacrifiait à lui; que cette prétendue vic- time dç Taïqbition et de l'orgueil s'est immolée vi- vant^ au profit de la civilisation.

L'JtaJie a, toujours eu L'instinct que sa mission était de représenter le principe d'unité dans le monde.

Avant le christianisme, elle poursuit son but d'u- nité par la conquête.

Depuis le Christ, elle le poursuit par l'idée.

Et toujours, soit au delà, soit en deçà du Christ, elle est à la fois, par le rayonnement de ses idées et de son influence, l'agent le plus puissant de la civilisa- tion^ et par ^'immutabilité de ses oracles, la gardienne fidèle des principes éternels de justice, de droit, de n^gr^et de, religion, qui sont la source même de toute civilisation et de tout progrès.

Avant le Christ, tandis qu'elle étend sa domination pajr la> conquête, elle accumule, elle concentre, par les travaux de ses jurisconsultes et de ses philosophes, (pus les trésors de la sagesse antique; elle édifie un monument qui a mérité d'être appelé la raison écrite. ..„ Depuis le Christ, tandis qu'elle répand à flots dans le iponde les principes libérateurs de l'Évangile, elle les protège avec une constance inébranlable contre les hérésies, \e$ défaillances et le retour longtemps me- naçant de la barbarie.

Aussi est-ce avec vérité qu'on a appelé Rome la ville orthodoxe.

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DE L'ITALIE. 11

Or, l'Italie est toujours associée à ce rôle de Rome. Elle est, entre toutes, la nation orthodoxe et conser- vatrice.

C'est cette conscience d'une mission universelle qui a fait la grandeur de Rome et de l'Italie, mais qui a fait aussi leur misère, en donnant naissance aux plus fatales illusions.

Réalité de cette mission universelle, rêves chiméri- ques, quant aux moyens de l'accomplir; tel est le double secret des prodigieux efforts sans cesse renou- velés, et des découragements si fréquents de cette race italienne qui un jour étonne le monde par les éclairs de son génie, et le lendemain le consterne par son im- puissance sous la main de l'étranger.

Fidèle à sa mission unificatrice, elle garde intact, à travers ses révolutions politiques et ses crises sociales, le dépôt des vérités chrétiennes.

Se trompant sur les moyens dis fonder l'unité, l'Ita- lie chrétienne continue de rêver l'empire, matériel de Rome païenne, tantôt par l'Empereur, tantôt par le papè^EUe prend pour un rôle définitif et étemel ce qui 'n'était, chez la Rome des Césars, qu'un rôle pré- paratoire; et ce- rêve persévérant de l'empire univer- sel r empêche de se constituer en nation. .

Éclaircissons ce point ; nous aurons, ta clef de toute son histoire» *

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CHAPITRE PREMIER

rome Païenne. l'unité par le glaive.

I

Rien ne serait plus dérisoire que la destinée de Rome, si son rôle se renfermait entre son berceau et j

ce qu'on a appelé sa décadence.

La plupart des historiens croient avoir tout expliqué quand ils ont dit : « Les nations sont comme les indi- vidus ; elles naissent, grandissent, puis, arrivées à la plénitude de leur développement, elles déclinent et disparaissent pour faire place à d'autres nations. Rome elle-même, la maîtresse du monde, n'a pu échapper à cette fatalité de la loi commune « à cette intermittence, « pour parler comme M. de Lamartine, à cette alter- « native, cette jeunesse et cette vieillesse, cette fin et ce « recommencement qui sont la condition et la loi de « toutes choses intellectuelles ou matérielles. » Après

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PROGRÈS ET DÉCADENCE. 13

avoir rempli la terre du Lruit de ses armes et étendu sa domination sur tout l'univers, cet immense empire se dissout et tombe en poussière. L'histoire raconte sa chute, comme elle a raconté sa naissance et les phases diverses de sa vie, et son œuvre est achevée. »

Cette prétendue intermittence, cette alternative qui clôt invariablement la vie de chaque peuple après lui avoir fait traverser ses deux phases de jeunesse et de vieillesse,cette loi qui assimile les nations aux indi- vidus, bien loin de jeter la moindre lumière sur l'his- toire de l'humanité, en augmente la confusion et la rend de plus en plus inintelligible.

Le drame de l'histoire, circonscrit dans la période vécurent les peuple païens, a pu donner le change sur la loi qui régit les sociétés. On a pri9 le fait pour la condition normale de leur destinée. Parce qu'on voit, sur ce théâtre du monde antique, la scène chan- ger à toute heure, un moment toute retentissante du nom d'un grand peuple auquel semble promise une éternelle splendeur, l'instant d'après couchant ce peuple dans la tombe et faisant éclater un autre nom aussi glorieux, mais non moins éphémère ; parce qu'au lieu d'une marche toujours ascendante, on a le spec- tacle d'un mouvement alterné de prospérités sociales et de ruines, on conclut : « L'histoire n'est qu'une série d'oscillations entre ces deux termes, progrès et décadence. »

Conclusion erronée, parce que l'observation qui la précède est superficielle et incomplète. En rétré-

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14 PROGRÈS ET DÉCAMflCE.

cissant le champ de l'observation, on s est mis .dans l'impossibilité de saisir les causes de cet te dégénéra tion successive et en quelque sorte fatale des «adélés païennes.

Le monde païen, tu isolément, est inexplicable. Il ne peut&re compris qu'en regard du monde chrétien. Ce sont les deux termes d'un même problème dont l'historien n'aura la clef qu'en embrassant les deux mondes dans une haute synthèse.

II

A la lumière de la révélation chrétienne, les causes de Y impuissance sociale du monde païen se montrent au grand jour. Assurément, l'homme, avant le Christ, n'est pas ce qu'a voulu le faire une école prétendue interprète de la doctrine évangélique et que Ton peut appeler, à bon droit, Yécolç du désespoir* L'homme «est pas déchu en ce sens qu'il se soit produit dans sa nature même une perturbation profonde et miiwle. Bien que ses rapports primitifs aivec Dieu aient été altérés, et que des obstacles accidentels r égarent dans ses voies, embarrassent sa marche et empêchent le plein accomplissement de sa destinée, il reste avec ses facultés natives, avec toutes ses puis- sances virtuelles; et c'est ce qui lait que l'antiquité païenne, pour l'éclat du génie individuel, pour la grandeur des caractères, pour l'intrépidité surhumaine de ses héros, pour la haute raison de ses sages, pour

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»BS NATIONS PAÏENS. 15

l'inspiration idéale de ses poètes, pour ta perfection de ses œuvres dans tes lettres et dans les arts, n'a rien à envier au monde moderne.

Nais ce qai manque à l'antiquité païenne, c'est le principe même qui relie les hommes entre eut ; è'est une notion exacte et complète de la destinée sociale de l'homme ; c'est, si Ton peut s'exprimer ainsi, l'élé- ment humanitaire. Le païen a une patrie ; il ne se sent pas vivre dans l'humanité, et même, pour lui, la patrie se réduit au droit exclusif et impitoyable d'une caste*

Il ne peut y avoir une vraie famille sociale avec le polythéisme; divisés dans leurs adorations, les hom- mes doivent l'être dans leur vie publique. Oomment la paix et l'harmonie régneraient-elles sur la terre, quand la discorde et la guerre régnent parmi les dieux? L'élément religieux ne peut être un ciment indes- tructible qu'entre des hommes qui se savent frères sous la loi paternelle d'un seul Dieu.

Une cause permanente de division et par conséquent de destruction réside donc au cœur des sociétés païen- nes. Et c'est pourquoi ces sociétés son* condamnées à l'impuissance; c'est pourquoi, malgré Tordre artificiel que le génie du législateur donne un moment à quel- ques cités, l'édifice croule bientôt, comme tout ce qui repose sur une base fausse et incomplète.

Quand une nation païenne tombe en décadence, et que toute vie s'arrête en elle, ce n'est pas que tout élément de fécondité sociale de la nature humaine soit

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16 MARCHE ASCENSIONNELLE

épuisé ; c'est que la doctrine religieuse et morale qui lui sert de fondement est inféconde. Un peuple ne vit qu'en raison de la puissance d'expansion de ses forces sociales. Pour un peuple comme pour tout être, vivre c'est progresser; il marche, tant qu'il a devant lui un but de perfectionnement. Quand ses principes sociaux, conséquences d'une idée religieuse étroite, opposent à son développement social une limite infranchissable, quand l'avenir est fermé à ses espérances, et qu'il ne peut plus vivre que dans le souvenir et la reproduc- tion du passé, sa chute est inévitable. « Ce n'est pas, dit un éminent historien, quand des idées neuves fer- mentent qu'il y a décadence ; mais lorsque, dans un grand empire, la société, qui se sent opprimée et ma- lade, ne conçoit aucune grande et nouvelle espérance, lorsque au lieu de s'élancer vers l'avenir, elle n'invo- que plus que les souvenirs et les images du passé, c'est une décadence véritable; peu importe combien de temps un tel état met à tomber; il croule d'une ruine inévitable1. »

Ces catastrophes sans cesse renouvelées sont une suite d'avortements sociaux qui accusent plutôt une lacune momentanée dans la science sociale, une éclipse accidentelle dans l'ordre religieux et moral, qu'un vice radical de notre nature et une loi fatale de l'humanité.

1 M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlementaire, 1. 1, p. 32. Voir sur ce même sujet les œuvres de M. Eug. Pellefan, la Profession de foi du dix-neuvième siècle et le Monde marche.

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DES PEUPLES CHRÉTIENS. 17

Que le Christ vienne combler cette lacune; qu'il substitue aux fausses divinités de l'Olympe le Dieu unique ; qu'il enseigne aux hommes la loi de frater- nité et d'amour; qu'il convie tous les déshérités du vieux monde à la grande réconciliation du monde nouveau ; qu'il laisse entrevoir ce but définitif de la révélation évangélique à tous les esprits avides de vérité et de justice; et alors, à travers tous les obstacles, l'huma- nité, en possession des vrais principes sociaux et poussée irrésistiblement vers un idéal qui est le règne de Dieu sur la terre, ne cessera de marcher en avant. Et il faudra effacer le second terme de cette prétendue loi oscillatoire de progrès et de décadence dont on avait voulu faire la loi des sociétés.

Les peuples chrétiens ne peuvent périr. Ils peuvent, quand ils allèrent la vraie doctrine sociale du Christ au gré des intérêts égoïstes et des passions brutales, quand ils font, par une perturbation sacrilège, de cette doctrine de fraternité une doctrine d'intolérance, de privilège et d'oppression, ils peuvent s'arrêter dans leur voie et perdre un moment l'activité, l'énergie, le ressort moral qui sont la vie et la gloire des nations libres. Mais celte décadence n'est pas la mort; elle est le sommeil.

Tant qu'il reste au fond des croyances, des mœurs, de la législation d'un peuple, quelque chose de la doctrine libératrice , la régénération est possible et elle s'opérera tôt ou tard. C'est ce qui explique ces renaissances, ici lentes, soudaines, qui déconcer-

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18 MISSION DE ROME PAÏENNE.

tent les politiques dès vieilles écoles, parce qu'ils n'ont su puiser leurs vues étroites que dans le spectacle des sociétés païennes. A l'exemple de l'Italie, on verra se relever, quand l'heure sera venue, la Hongrie, la Po- logne, toutes les nations qui jadis payèrent un pre- mier tribut à la civilisation chrétienne, et qui re- prendront leur place et leur rôle dans le concert de l'Europe renouvelée.

Telle est, croyons-nous, la véritable loi du développe- ment historique des nations, loi de progrès qui ravive et retrempe incessamment les forces sociales, et con- duit Thumanité vers l'harmonie intégrale qui est son but idéal, toujours poursuivi, et jamais atteint.

Cette loi, suspendue en quelque sorte avant le Christ, a repris en son nom tout son empire.

III

Mais il faut se garder de croire que, jusqu'au jour l'Évangile a remis l'humanité dans sa vraie voie, les peuples, ainsi paralysés dans leurs mouvements et voués à une décadence inévitable, aient traversé le temps sans servir les grands desseins de Dieu sur le monde. Ces existences nationales, quelque éclat qu'elles aient jeté dans l'histoire, n'auraient pas de sens, si elles ne se rattachaient les unes aux autres, si chacune d'elles n'avait un rôle marqué dans les destinées générales de l'humanité, si celles qui finis- sent, une fois leur mission accomplie, ne léguaient

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MISSION DE ROME TAlENNÉ. 19

à celles qui succèdent des germes vivants qui leur font une mission toujours plus haute et plus univer- selle.

Or le rôle des sociétés antiques, c'était de préparer les voies à la révolution évangélique; et c'est par que se retrouve, même au milieu de l'anarchie du monde païen, la loi impérissable d'ascension et de progrès.

Dans ces desseins providentiels, le rôle capital ap- partient à Rome; sa mission est de conquérir le monde, afin de rassembler les matériaux de l'unité chrétienne. « Dieu , qui avait résolu de rassembler dans le même temps le peuple nouveau (le peuple chrétien) de toutes les nations, a premièrement réuni les terres et les mers sous ce même empire. Le com- merce de tous les peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis réunis sous la domina- tion romaine, a été un des plus puissants moyens dont la Providence se soit servie pour donner cours a l'É- vangile1. »

N'est-il pas visible, en effet, que, dans les desseins de Dieu, le but de la conquête romaine a été double : absorber dans cette civilisation, point culminant du monde païen, tous les éléments de la société antique ; résumer dans Rome, pour que le Christ pût les tran-

1 Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, p. 430. Dante avait déjà dit : « Cette Rome et cet empire, à dire vrai, furent fondés pour être un jour le lieu saint siège le successeur du grand Pierre. » Enfer, chant IL

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20 LA CIVILISATION PAÏENNE

cher d'un même coup, toutes les erreurs païennes ' '?

Dès qu'elle a conscience de sa force et l'instinct de ses hautes destinées, la ville de Romulus envoie ses sages emprunter à la Grèce, qui représente toute la civilisation antérieure, cette législation qui la fit maî- tresse de l'univers après l'avoir faite maîtresse d'elle- même; législation austère comme le génie de Rome, indestructible comme l'airain sur lequel est gravée la lettre de la loi, figurant chaque droit dans une for- mule rigide, inflexible, et pourtant assez vaste et com- préhensive pour s enrichir de tous les trésors juridi- ques du vieux monde, assez perfectible pour s'amé- liorer et se compléter chaque jour sous l'action du temps et l'expérience des magistrats, assez féconde pour fournir successivement aux peuples conquis des règles de droit adaptées à leurs besoins divers, à leurs mœurs, à leurs traditions barbares.

Grande unité, chef-d'œuvre de la sagesse antique, la seule possible, en l'absence d'un lien spirituel entre les âmes; organisation merveilleuse le génie hu- main a épuisé tous les artifices de la forme, la rai- son d'État supplée à la justice, l'intérêt national au droit absolu, le prestige de la tradition à l'empire de la vérité, la force juridique de la lettre à l'autorité in- time de la loi morale.

Aussi ne faut-il pas s'élonner que les peuples, frap-

1 « Héliogabale résuma dans une immense et dernière orgie tous les délires impurs des vieux cultes naturalistes de l'Orient. » Henri Martin, 1. 1, p. 264.

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RÉSUMÉE DANS ROME. 21

pés de cette organisation puissante, seul monu- ment d'unité au milieu de l'anarchie qui règne par- tout ailleurs dans le monde, se sentent irrésistible- ment entraînés vers la cité reine ; ils fournissent ainsi le tribut de tout l'univers à ce vaste empire qui n'est que l'œuvre préparatoire de l'unité future.

IV

En même temps Rome est le rendez -vous des dieux comme celui des peuples ; chaque nation y ap- porte ses idoles. Les dieux du Capitale, trop abandon- nés de leurs adorateurs pour recommencer sur la terre les guerres de l'Olympe, assistent indifférents à cette invasion des divinités étrangères.

Cette tolérance qui ouvre les portes de Rome à tous les peuples du monde et fait de la ville éternelle un pandémonium, on la prise de nos jours pour la liberté religieuse. L'antiquité païenne n'a pas connu la liberté religieuse ; la mort de Socrate l'atteste, ainsi que l'his- toire de tous les peuples. Dans toute société païenne, le culte étant l'un des éléments essentiels et le prin- cipal fondement de la constitution nationale, il était logique que ses prescriptions fussent obligatoires au même titre que les autres lois de l'État.

Si Rome donne asile aux dieux des peuples conquis, c'est que le but de sa politique est de conserver et non d'anéantir les richesses sociales de chaque peuple; pourvu que sa générosité soit sans danger pour sa

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22 LA CIVILISATION PAÏENNE

propre constitution, elle protège les lois, les usages, la religion, et jusqu'à un certain point l'autonomie des nations qui entrent dans son orbite. C'est ainsi qu elle accomplit son œuvre providentielle d'unité qui rapproche et concentre, sans les détruire, tous les éléments de la civilisation antique.

Si l'introduction d'un culte étranger ou même d'une institution politique eût compromis le vieil ordre so- cial, Rome l'eût violemment repoussé. On le vit bien quand les disciples du Christ firent retentir aux portes de Rome la bonne nouvelle. Avec quelle fureur fut proscrit le dieu inconnu !

Et qui pourrait s'en étonner? Comment le vieux monde serait-il resté spectateur impassible , tandis que tout l'édifice était sapé par la base? Le Dieu des chrétiens ne vient pas demander sa place à côté des fausses divinités du Capitole; il vient, après les avoir convoquées dans la ville éternelle, pour les chasser à la fois comme un seul troupeau, pour poser sur les ruines des superstitions antiques les fondements du monde nouveau, et transformer l'unité artificielle et immobile de l'empire en une vivante et fécondante unité morale.

Le rôle de Rome était si bien de préparer l'unité chrétienne universelle, en attirant à elle tous les peu- ples, que rien ne put arrêter ce mouvement de con- quête indéfini, même quand il s'opérait aux dépens de. la nation souveraine. Auguste comprit que, pour empêcher la dissolution de son empire déjà si vaste,

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RÉSUMÉE DANS ROME. 23

il fallait le restreindre au lieu de l'étendre; mais la force des choses continue l'œuvre de l'extension. Les successeurs d'Auguste reculent, reculent toujours les limites de l'empire. Créée pour conquérir le monde, Rome est condamnée à ne vivre que par la conquête, jusqu'au jour ce cadre, embrassant l'univers, cra- que de toutes parts et tombe en pièces comme un moule désormais inutile, quand la vie nouvelle se sera emparée du corps social.

Pendant quelque temps encore, les empereurs, croyant régner sur un corps vivant, parce qu'ils font mouvoir un mécanisme savamment réglé, essayeront de retenir le sceptre qui leur échappe.

Mais il faut qu'au temps marqué la grande révolu- tion s'accomplisse.

En vain les empereurs philosophes, Titus, Marc Au- rèle... s'efforcèrent-ils de renouveler la civilisation païenne ; ils ne purent arrêter dans sa chute l'édifice vermoulu ; ils ne purent préserver le monde de cette crise, semblable à un anéantissement, les peuples furent plongés durant les siècles qui précédèrent la renaissance chrétienne.

En vain « Alexandre Sévère, ce jeune philosophe qui associait dans sa vénération Platon et Jésus-Christ, et les maximes des chrétiens à celles du Portique, tenta ensuite de ramener l'empire aux beaux jours des Antonins, et d'effacer quarante ans de crimes et de malheurs. On revit quelques heureuses années; le soleil de la civilisation antique jeta encore quelques

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24 LA CIVILISATION PAÏENNE

brillantes clartés avant de s'ensevelir dans les nuages de ce crépuscule auquel devait succéder une si longue

nuit

La mort de ce grand homme déchaîna sur le monde des calamités sans bornes et sans fin *. »

En vain, à la fin du troisième siècle, le despotisme impérial, effrayé de l'imminence du péril, essaya de mettre quelque ordre dans ces ruines et de s'organi- ser de nouveau; Dioclétien créa un grand système d'administration : « il établit partout, dans cette vaste machine, des rouages en harmonie avec le principe même du gouvernement ; il régla Faction du pouvoir central dans les provinces*.... » Efforts inutiles! il ne put rendre la vie à ce cadavre ; il ne réussit qu'à le galvaniser un moment.

L'heure de la crise définitive était venue.

Déjà, depuis deux siècles, l'empire, épuisé dans les sources mêmes de la vie sociale, n'avait plus d'autre soutien que la force matérielle. « Depuis l'élévation d'Auguste jusqu'à la mort de Théodose le Grand, l'empire romain offre, en dépit de sa grandeur, un caractère général d'impuissance et de stérilité. Tout y porte cette triste empreinte : institutions, gouver-

« Henri Martin, t. I, p. 264, 263.

* Voir M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlemen- taire, t. I, p. 2?}.

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RÉSUMÉE DANS ROME. 25

nement, philosophie, littérature; l'esprit môme des plus illustres citoyens s'épuisait dans un cercle d'idées vieillies et se consumait en regrets de la république, de ses vertus et de sa gloire1. » Aussi, comme il arrive à tous les princes qui ne représentent ni un sentiment national, ni une grande idée civilisatrice, mais le fait brutal de la possession au nom de la force, les empereurs romains, n'ayant plus à régner que sur des esclaves, n'eurent plus d'autre moyen de gouverner que leurs armées.

« Les empereurs partir de Commode) doivent ré- gner en combattant; ils n'ont plus d'autre ressource que l'armée ; l'unité agonisante n'a plus d'autre dé- fense que la démocratie militaire, la licence des soldats organisée, réduite à système et tournée con- tre les peuples qui aspirent à absorber les légions*. »

Si cette unité païenne qui s'écroule avait été le but unique des efforts gigantesques de l'ancienne Rome, pour aboutir à un empire factice, résumé dans une armée indisciplinée et en perpétuelle révolte, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, la philosophie de l'histoire n'aurait plus d'objet.

Mais sous l'apparence il y a la réalité.

Quand Rome semblait agir pour sa propre gran- deur, elle travaillait à l'œuvre de la civilisation chré- tienne. Tout en faisant des citoyens de Rome et absor-

1 M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlementaire. I. I. p. 32. 9 Ferrari. Histoire des révolutions d'Italie, t. I, p. u.

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26 L'EMPEREUR SE RETIRE

bant en elle toute la civilisation antique, elle déblayait le vieux monde ; une fois celle œuvre achevée, l'em- pire n'a plus de raison d'être. Le premier empereur qui se fait chrétien laisse Rome accomplir sa mission nouvelle, et transporte le siège de l'empire à Constan- tinople.

Cependant, au moment l'empereur va se retirer pour laisser la place libre au christianisme, le monde païen fait un suprême effort pour retenir l'empereur et le centre de l'unité à Rome ; cette capitale, qui sur- vit encore malgré la division de l'empire en quatre grandes provinces, essaye de lutter. Six Césars se dis- putent la suprématie ; la dissolution est imminente. Rome proteste en proclamant Maxence. L'oracle dé- fend à Maxence de sortir de Rome, sous peine de mort. « On veut que l'empire reste à la ville de la con- quête1. »

Mais Rome, pour devenir le centre de l'unité spiri- tuelle, doit cesser d'être la ville de la conquête. Con- stantin bat Maxence ; il choisit pour le battre la Gaule, qui, la première, entre les nations absorbées un mo- ment dans l'empire, doit se reconstituer autonome, selon l'esprit de la doctrine nouvelle, et devenir le sol- dat de Dieu.

Cela fait, Constantin, poussé par une force dont il ne se rend pas compte, s'éloigne Rome et va régner dans la nouvelle capitale. C'est qu'il établit le sé- nat, des consuls, toutes les magistratures.

1 Ferrari, t. I, p. 14, *

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DEVANT L'APOTRE. 27

A partir de ce moment, le rôle de Rome païenne est consommé; de sa grandeur passée, il rie lui reste plus que le souvenir; de son omnipotence, que des formes impuissantes et un sénat muet. C'est à peine si elle peut se dire l'égale de quelques villes qui, au- trefois, furent à ses pieds.

Cela ne signifie pas que les richesses de la civilisation romaine aient été anéanties ; cette civilisation, en ce qu'elle contient de vérité et de justice, est impéris- sable, comme toute conquête légitime de l'humanité ; mais elle s'est retirée des faits et de la vie réelle, pour se réfugier dans le domaine abstrait de la législation. Elle reste comme le summum qu'ait pu atteindre la sagesse humaine. Cette raison écrite ne sera pas per- due; mais, pour qu'elle ne demeure pas une lettre morte et stérile, il faut qu'elle soit vivifiée par le souffle de Dieu et complétée par l'Évangile.

Ce renouvellement, nous le répétons, ne pouvait s'accomplir que sur les ruines de la Rome des Césars. « Il faut que Rome soit sacrifiée ; la fatalité du pro- grès réclame la destruction de la capitale unitaire1. »

Cette immolation de Rome, c'est le conquérant re- mettant l'épée dans le fourreau, c'est la force maté- rielle se retirant devant le principe spirituel qui va commencer son œuvre.

Ce sacrifice de Rome et avec Rome de l'Italie, nous allons le voir se continuer à travers toute l'histoire mo-

1 Ferrari, t. I, p. 9.

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28 LE SACRIFICE DE L'ITALIE.

derne ; comme s'il avait fallu une humiliation de plu- sieurs siècles pour abaisser l'orgueil démesuré de la ville éternelle et lui faire expier l'abus vertigineux qu'elle fit de sa grandeur.

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CHAPITRE II

ROME CHRÉTIENNE, l/uNITÉ PAR LA LIBERTÉ

I

Rien n'est plus clair que la portée sociale de la révolution évangélique, si Ton prend l'idée chrétienne dans ses origines et dans ses résultats définitifs.

Rien n'est plus obscur, plus confus, plus embrouillé, plus contradictoire, partant plus difficile à saisir que l'œuvre sociale du christianisme, si on la suit dans l'histoire, qui semble n'être qu'une longue série d'op- positions entre le but de la révolution chrétienne et les moyens employés pour l'atteindre, principalement par l'organe le plus universel, le plus puissant, le plus inspiré du christianisme, le clergé catholique.

Aussi cette histoire a-t-elle singulièrement dérouté les publicistes et les hommes d'État. Nous avouons que, à s'en tenir aux apparences, il y a bien de quoi

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50 L'ŒUVRE SOCIALE

décourager les mieux disposés en faveur du catholi- cisme, quand on voit ce qu'il a fait de la nation italienne, quand on voit les princes de l'Église asso- ciés presque partout aux oppresseurs des peuples, et aujourd'hui encore les défenseurs officiels du clergé regrettant la théocratie du moyen âge et faisant une véritable croisade contre le triomple des idées con- quises par la Révolution française.

Ce n'est pas certes une petite entreprise que d'es- sayer de débrouiller ce chaos. Traiter un pareil sujet comme il convient, ce serait faire la philosophie de toute l'histoire ancienne et moderne, ce serait pré- senter un tableau complet de toutes les révolutions religieuses et politiques qui se sont accomplies dans le monde, et suivre pas à pas les progrès de l'idée chrétienne dans son travail de transformation des sociétés humaines. Le titre seul de ce livre dit assez que tel n'est point notre dessein. Nous ne dirons sur ce grand et capital problème que ce qui est indispen- sable pour éclairer nos investigations dans cette étude rapide dont l'objet principal est la papauté dans ses rapports avec la nationalité italienne.

II

Le caractère radical de la révolution chrétienne, c'est d'être une révolution libérale dans la plus large acception du mot. Le christianisme affirme l'homme dans toute sa dignité native, soit en lui-même, soit

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DU CHRISTIANISME. 31

dans sa vie sociale. En sorte qu'on peut dire que le vrai chrétien serait à la fois le meilleur et le plus libre des hommes dans le sens le plus philosophique, et le citoyen le plus accompli et le plus libre dans le sens le plus démocratique.

Pour comprendre cette révolution chrétienne, il faut considérer qu'elle a eu un double but, un but religieux et un but social : affranchir l'homme dans sa conscience en rétablissant ses vrais rapports avec Dieu ; affranchir l'homme dans sa vie sociale en réta- blissant ses vrais rapports avec ses semblables et avec les pouvoirs publics.

Or ces deux buts ne devaient pas être atteints par les mêmes moyens, et c'est parce qu'on n'a pas com- pris cela que l'histoire est restée si pleine de confu- sions et d'obscurités.

Le côté religieux de la révolution chrétienne, c'est l'œuvre exclusivement divine et dans son objet et dans ses moyens.

Le côté social du christianisme, c'est-à-dire la trans- formation des sociétés temporelles sous l'influence des principes évangéliques, c'est l'œuvre humaine, dans son objet et dans ses moyens.

L'œuvre religieuse s'est accomplie dans une société spirituelle mise, au début, en possession d'une doc- triue théologique immuable comme les vérités éter- nelles qui en sont l'objet; et cette société spirituelle, l'Église, composée de tous ceux que la lumière du Christ a attirés, doit demeurer, à travers les siècles,

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32 DOUBLE BUT

le témoin lidèle des vérités que le fondateur lui a ré- vélées.

L'œuvre sociale s accomplit laborieusement, pro- gressivement depuis dix-huit siècles, dans les sociétés temporelles, par l'action combinée de l'expérience et de la science; et, dans cette œuvre essentiellement hu- maine, l'homme devait rencontrer mille obstacles, les préjugés accumulés par le long règne du paganisme, les droits acquis, les intérêts de caste, obstacles inces- samment renouvelés par ses propres passions, toujours ses ennemis les plus redoutables.

L'œuvre religieuse est au début ce qu'elle doit être, parce qu'elle est l'œuvre éternelle.

L'œuvre sociale est progressive et laborieuse, parce qu'elle est l'œuvre du temps.

La première, nous le répétons, étrangère au monde politique, appartient au domaine inviolable et perma- nent de la religion proprement dite ; la seconde, œuvre essentiellement temporelle, est abandonnée aux ef- forts de l'homme et aux progrès de la science, mais nullement confiée à l'action directe de la puissance religieuse.

C'est donc une injustice de reprocher au christia- nisme, comme on le fait trop souvent, de n'avoir pas consommé d'un seul coup la révolution sociale. Que de fois n'avons-nous pas entendu les amis de la liberté et du progrès, dans leur douleur de voir les réformes so- ciales si lentes à s'opérer, adresser au clergé ce re- proche, comme un argument sans réplique contre

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DE LA RÉVOLUTION CHRÉIIENJSE. 53

l'impuissance de la doctrine évangélique. Si cette doc- trine, s'écrient-ils, renferme les vrais principes de justice et de fraternité qui doivent servir de base à une société bien organisée, comment se fait-il que dix-huit siècles n'aient pas suffi pour lui faire produire tous ses fruits?

Nous sommes loin de nier qu'il revienne au clergé une large part de responsabilité dans les relards qu'a éprouvés à travers les siècles le développement des conséquences sociales de l'idée chrétienne, et cet écrit montrera tout le mal qu'a fait le clergé, lorsqu'un in- térêt temporel ou un préjugé de caste, et non le véri- table esprit de l'Évangile, a inspiré ses paroles et ses actes.

Mais ce n'est pas une raison pour tout confondre, pour prétendre que le côté social du christianisme, c'est-à-dire une œuvre humaine, ait pu se passer des conditions inévitablement attachées à tout ce qui est de Tordre temporel; c'est ne rien comprendre à la portée de cette révélation qui, tout en réconciliant l'homme avec Dieu, veut qu'il doive au libre exercice de ses facultés, à ses luttes persévérantes conlre le mal moral qui est en lui et hors de lui, les conquêtes successives de la civilisation et les perfectionnements des sociétés politiques.

C'est cette confusion des deux ordres religieux et social qui entrave encore aujourd'hui l'action civili- satrice de l'Évangile, comme elle l'a entravée pendant tous les siècles qui nous ont précédés.

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5* DOLBLE BUT

III

Supposons, pour un moment, que cette distinction entre la portée religieuse et la portée sociale de la ré- volution chrétienne ait été comprise au début.

Supposons que l'Église, tout entière à sa mission religieuse, eût laissé l'œuvre sociale s'accomplir comme toutes les œuvres humaines par les conquêtes de la science politique; se bornant, elle l'Église, sans inter- venir directement dans les affaires de ce monde, à conserver intacts les grands principes sociaux et mo- raux qui sont de tous les temps et qui doivent être le fonds commun de toute société ; supposons le prêtre renfermant son sacerdoce dans le temple, y appelant les hommes par la persuasion, fournissant aux peuples qui s'organisent les principes de la civilisation chré- tienne, sans prétendre à la mission providentielle d'en faire lui-même l'application aux sociétés temporelles ; se contentant de signaler l'erreur, l'hérésie partout elle se présente, mais se gardant de faire sanction- ner ces décisions par le glaive de l'État; prémunissant ainsi les chrétiens contre les fausses doctrines, tout en respectant la liberté des consciences.

Supposons de leur côté les pouvoirs humains se rendant parfaitement compte de leur mission civilisa- trice; sachant très-bien que la transformation des mœurs, et par suite des lois, des institutions sociales, sous l'influence de l'Évangile, doit être l'œuvre lente,

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DE LA RÉVOLUTION CHRÉTIENNE. 35

patiente, progressive du temps; que ce serait une im- piété que de faire entrer de force les doctrines nou- velles dans la vie publique et d'en imposer la profession officielle, de même que ce serait un non-sens que de prétendre imposer tout d'une pièce à une société non préparée de longue date une organisation, des lois, des rapports civils et économiques entièrement conformes aux principes de l'Évangile.

Supposons que les deux pouvoirs, ainsi parfaitement définis et circonscrits, aient poursuivi parallèlement, chacun dans son domaine, l'un son œuvre religieuse, l'autre son œuvre humaine; l'un étendant chaque jour ses conquêtes pacifiques sur les âmes, réalisant de plus en plus la grande unité chrétienne du genre hu- main, Vautre perfectionnant les lois civiles, politiques., économiques, à mesure que la transformation se serait opérée dans les mœurs...

Oh I assurément, tout fût devenu simple, facile, ré- gulier dans la marche de la civilisation ; au lieu des luttes acharnées, des malentendus, des embarras inex- tricables, des révolutions violentes, des flots de sang versés, des bouleversements et des catastrophes qui assombrissent chaque jour et chaque heure de ces dix-huit siècles, l'histoire de chaque peuple se fût dé- roulée comme un vaste fleuve, limpide à sa source, calme dans sa marche, splendide quand il fournit ses flots à l'Océan.

Mais faire une pareille hypothèse, c'est se placer en dehors de toute réalité, et même de toute possibilité

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36 CONFUSION INÉVITABLE AU DÉBUT.

historique; c'est supposer que l'histoire peut com- mencer par la conclusion.

Hélas I ce n'est pas ainsi que marche le monde.

Si le christianisme fonde au début une œuvre par- faite dans la sphère religieuse, la révolution chré- tienne, dans les sociétés temporelles, a subir la destinée de toutes les œuvres qui appartiennent au t emps.

Or, dans la sphère de l'activité humaine, faire l'hy- pothèse que nous venons d'indiquer, c'est supposer netlemérït comprise et acceptée une idée qui est juste- ment la plus belle conquête et le signe le plus carac- téristique d'une civilisation très-avancée.

Le principe de la liberté, tel que nous l'entendons aujourd'hui, c'est-à-dire l'être humain rétabli dans la pleine possession de sa conscience en face de tous les pouvoirs, ce principe tout moderne qui résume toute la dignité de l'homme et du citoyen, et qui, nous l'espérons, aura définitivement envahi l'Europe dans un avenir peu éloigné, a été absolument inconnu de l'antiquité païenne, et il est encore fort mal compris, même de nos jours.

Comment aurait-il pu l'être à l'avènement du chris- tianisme?

IV

On sentit bien tout de suite que la révolution chré- tienne était une révolution d'affranchissement, même

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LA LIBERTÉ SELON LE DROIT PAÏEN. 57

dans le sens social; mais il était naturel que Ton com- prît d'abord cet affranchissement à la façon dont le monde païen avait compris la liberté.

La liberté, chez les peuples païens, c'était la parti- cipation plus ou moins directe et plus ou moins com- plète du citoyen à la souveraineté politique. C'est cette liberté qui le faisait un membre actif, solidaire, de la vie nationale; mais tout l'homme était dans le citoyen, c'est-à-dire dans ce membre actif et ayant sa part de souveraineté dans le corps social. Quiconque n'était pas citoyen n'était pas un homme; l'esclave n'était pas un homme.

L'idée ne serait pas même venue qu'il pût y avoir, en dehors de la sphère nationale, un moi humain pensant sur les choses divines et agissant dans la pleine liberté de sa nalure. L'idée ne serait pas venue non plus que les droits de l'homme, même en tant que membre d'une nation, avaient leur racine, non dans une organisation sociale quelconque, mais en lui-même, dans sa propre nature.

Les deux choses se tiennent; elles devaient être comprises en même temps. Et que d'épreuves ne fau- dra-t-il pas pour que, dans la sphère religieuse, on conçoive d'abord l'idée de tolérance, puis enfin l'idée de liberté ; combien de temps et d'efforts pour que, dans la sphère sociale, on songe à prendre pour base de toute conception politique et sociale les droits et la dignité de l'homme ! La grandeur et la gloire de la Révolution française, c'est d avoir mis le monde en

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58 LE CLERGÉ CHRÉTIEN

possession de ces deux principes qui étaient en germe dans le christianisme. Tout le génie de la Révolution est dans la proclamation des droits de l'homme, et c'est ce qui la distingue de toutes les révolutions an- térieures.

Pour aboutir là, il a fallu un travail de dix-huit siècles.

Ces considérations ne doivent jamais être perdues de vue, quand il s'agit d'apprécier le rôle qu'a jouer le nouveau clergé en face des sociétés tempo- relles. Dans l'état politique de ces sociétés, tel que Favait conçu le monde païen, avec la seule notion de la liberté qu'on possédât alors, quel pouvait être le rôle du clergé, lorsque, après la première période de proscription, la religion nouvelle a été acceptée par les gentils?

Ce rôle devait être :

Pour la question religieuse proprement dite, de substituer le culte nouveau aux cultes anciens, en le faisant proclamer et adopter par les puissances pu- bliques;

Pour l'œuvre sociale, de faire servir cette alliance de la religion avec l'État à l'affranchissement civil et politique de tous les hommes, dans le sens de la H- berté des peuples païens, c'est-à-dire dans le sens de l'égalité des droits civils et politiques des citoyens.

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DANS LES SOCIÉTÉS PAÏENNES. 39

C'est dans ce sens qu'on trouve dans les traités des premiers docteurs de l'Église la doctrine la plus large sur la souveraineté de la communauté nationale, et de la participation de tous les membres du corps social, sans distinction d'hommes libres et d'esclaves, à cette commune souveraineté.

Quant à la liberté dans sa haute acception, à cette liberté qui fait que toute main portant un glaive, fût- elle la main d un saint Louis, doit s'arrêter avec res- pect devant la conscience de l'homme, il n'en pouvait être question.

Supposer que le pape Sylvestre l, parlant à Constan- tin converti, lui eût dit : « Vous rendez hommage au Dieu vivant, c'est bien ; mais cette épée que vous met- tez à son service, reprenez-la^ laissez-nous, pacifique- ment et sans l'appui de votre bras, accomplir notre œuvre ; gardez-vous de briser les autels des idoles ; laissez-nous le soin, à nous les apôtres de Jésus-Christ, de substituer vérité à l'erreur dans l'esprit de vos sujets ; contentez-vous, à mesure que la doctrine nou- velle aura pénétré dans les âmes et transformé les mœurs, de perfectionner en conséquence votre légis- lation civile et politique; » mettre un tel langage dans la bouche de ce saint pontife et l'adresser à un pareil interlocuteur, c'est parler comme nous le ferions au- jourd'hui, nous, libéraux du dix-neuvième siècle, et

1 C'est à ce pape que se rapporte la prétendue donation de Con- stantin, dont on a voulu faire le point de départ de la souveraineté temporelle du saint-siége.

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40 LE CLERGÉ CHRÉTIEN

encore ne serions-nous pas certains d'être trés-noin- breux ni parmi les catholiques, ni même parmi les libres penseurs ; et encore moins serions-nous sûrs d'être compris des souverains dont nous repousserions le glaive protecteur.

Pour rester dans la réalité historique, nous devons faire abstraction des hommes, des choses, des institu- tions, des théories de notre temps, et prendre les hom- mes et leurs idées tels qu'ils pouvaient être dans ce milieu social façonné par le paganisme. Et, dans le su- jet spécial qui nous occupe, nous ne devons pas ou- blier qu'il s'agit, non pas du rôle purement religieux des ministres du Christ dans le domaine des vérités immuables, mais du rôle accidentel, temporaire, ac- cessoire, qu'ils ont joué sur le terrain de la politique humaine, c'est-à-dire sur le terrain le plus mobile, le plus agité qui se puisse concevoir, puisque c'est que sont en jeu les intérêts, les passions, les faiblesses et les inconstances du cœur de l'homme.

Qu'il soit donc bien entendu que la religion nouvelle va employer, pour se propager et accomplir son œu- vre, les mêmes moyens qu'employaient les religions païennes.

Si Rome demeure le centre et le foyer de la civili- sation nouvelle, elle croira que c'est l'empire des Césars qu elle continue, au service du Dieu de l'É- vangile.

Au sein de chaque nation, le clergé prendra une position analogue ; la nouvelle religion s'y substitue

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DANS LES SOCIÉTÉS PAÏENNES. 41

tout simplement aux anciens cultes, y joue le même rôle, s'y impose par les mêmes moyens. Le clergé, afin de mieux transformer les mœurs, dans le sens des principes évangéliques, se mêle directement à tous les actes de la vie privée et de la vie publique. C'est à ce point de vue d'une intervention directe dans les cho- ses temporelles qu'il comprit la tutelle qu'il exerça sur le monde pendant tout le cours du moyen âge. Le clergé, au lieu d'agir de loin et de haut sur les peu- ples, sans quitter le sanctuaire , se fit propriétaire, fonctionnaire, seigneur par ses évêques quand il y eut des seigneurs, classe privilégiée quand il y eut une noblesse.

VI

Notre dessein n'est pas ici de suivre de près le clergé dans l'accomplissement de ce rôle temporel; nous avons voulu seulement le constater et l'expliquer par l'impossibilité l'on était alors de comprendre autrement l'action du principe religieux dans le monde politique.

Ce serait une œuvre historique pleine d'un haut in- térêt que d'essayer de peser dans une balance impar- tiale les avantages elles inconvénients qui résultèrent, chez les divers peuples, de ce rôle accidentel et provi- soire du clergé ; rôle, nous le répétons, contraire à l'esprit du christianisme qui est une religion essentiel- lement libérale, et dont le régime propre, dans ses

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42 ROLE POLITIQUE DU CLERGÉ.

rapports avec le monde politique, est le régime de la séparation des pouvoirs.

Mais, sans aborder ce sujet, nous pouvons dire qu'il y avait un danger immense qui dominait tous les avan- tages relatifs de cette œuvre humaine du sacerdoce chrétien. Sans doute ce rôle du clergé faisait la re- ligion nouvelle un agent puissant dans la formation des nationalités diverses. Mais, si cette œuvre se fut accomplie seule, que devenait dans le monde la grande uriité chrétienne?

Voilà le clergé, au lieu de se tenir dans une sphère supérieure, à l'abri des ambitions, des intrigues, des changements incessants des sociétés temporelles, se mêlant à ces agitations, avec la double ardeur du ci- toyen et du prêtre, identifiant ses intérêts avec les in- térêts, les passions, les besoins particuliers de chaque peuple, exerçant partout son influence dominatrice.

A cette époque de dissolution sociale, au milieu de la décadence de l'empire romain d'une part et de l'in- vasion dfes barbares de l'autre, cette association in- time, complète du clergé à ces sociétés troublées et dégradées pouvait avoir des conséquences désastreu- ses. Le danger était double, danger pour V unité de civilisation chrétienne, danger pour ces nationalités nouvelles qui, après le mélange des peuples par l'in- vasion des hordes germaniques, devaient se constituer el grandir sur la base des principes chrétiens.

Qu'on "se figure ce qui serait arrivé s'il ne s'était trouvé un centre providentiellement destiné à garder

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LA CIVILISATION EN PÉRIL. 43

intact le principe de l'unité nouvelle. Dans la forma- tion des nationalités, l'élément chrétien, apporté chez des peuples barbares par un clergé que la force des choses aurait fait tomber à leur niveau, s'y serait dé- naturé, perverti; il se serait plié à toutes les exi- gences, à tous les désordres de ces mœurs brutales. La doctrine du Christ risquait de s'en aller lambeaux par lambeaux. Jamais la civilisation ne serait sortie de cette monstrueuse anarchie.

Heureusement, l'œuvre divine n'est jamais incom- plète. Dans ce travail d'enfantement du nouveau monde, pendant que les nationalités se forment, s'assi- milant avec plus ou moins de logique les principes de l'Évangile, pendant que l'Europe tâtonne et cherche sa voie dans le chaos du vieux monde en dissolution, l'Église, en conservant l'unité spirituelle, conserve à ces sociétés naissantes l'unité de la civilisation.

M. Guizot reconnaît l'immense service que rendit ce principe d'unité spirituelle, au moment de la dis- solution du vieux monde et de l'invasion des bar- bares :

« Fait glorieux et puissant, dit-il, qui a rendu, du cinquième au treizième siècle, d'immenses services à l'humanité. L'unité de l'Église a seule maintenu quel- que lien entre des peuples et des pays que tout, d'ail- leurs, tendait à séparer. Et du sein de la plus épou- vantable confusion politique que le monde ait jamais connue s'est élevée l'idée la plus étendue et la plus pure qui ait jamais rallié les hommes, l'idée de la

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44 LA CIVILISATION SAUVEE

société spirituelle, car c'est le nom philosophique de l'Église, et le type qu'elle a voulu réaliser1. »

VII

Or il fallait un terrain neutre se conservât in- tacte l'idée de l'unité, s'élaborassent, sans danger pour le dépôt des vérités premières, tous les éléments des sociétés modernes.

Ce terrain neutre, ce sera cette nation même qui avait été le centre de l'unité de l'ancien monde ; ce sera l'Italie. Elle sera sacrifiée pour un temps comme nation, mais elle sauvera la civilisation.

Toute l'histoire de l'Italie est là. Parce que Rome a été le centre de l'unité du monde, la source vivante de la civilisation, elle n'a pu être le centre d'une na- tionalité.

Il faut le reconnaître, si cette idée d'unité spiri- tuelle avait été comprise comme nous la comprenons aujourd'hui, si l'Église avait gardé sa doctrine et pro- clamé ses oracles en dehors de toute participation directe aux affaires politiques, la présence du chef de PÉglise dans une ville quelconque n'eût pas empêché cette ville d'être en même temps et le centre de l'unité religieuse et le centre d'une nationalité. Mais nous avons vu qu'un pareil ordre de choses est tout à fait l'opposé de ce qu'on pouvait concevoir à cette époque.

1 Civilisation en France, t. I, p. 424.

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PAR LE SACRIFICE DE L'ITALIE. 45

La même ignorance et la même confusion qui empê- chaient le clergé de comprendre qu'il aurait exer- cer son influence civilisatrice sur chaque nationalité en voie de formation, sans prétendre se mêler direc- tement de ses affaires temporelles, ne lui permettaient pas de supposer que la ville éternelle pût être la rési- dence des papes et la capitale du monde chrétien, sans être soustraite au gouvernement politique d'un souve- rain national.

Les gardiens de l'unité spirituelle sentaient instinc- tivement qu'une fois Rome descendue au simple rôle de la capitale d'une nation, le clergé romain, par l'effet de son immixtion intime et quotidienne dans les affaires temporelles , tendrait à devenir presque fatalement, non plus le clergé de l'Église universelle, mais un clergé exclusivement italien.

C'est ce grand intérêt de l'unité catholique qui fit que les papes eurent pour politique constante de re- tenir Rome en dehors de tout mouvement national. C'est la même inspiration qui les poussa toujours à se rendre temporellement maîtres de la ville éternelle, et enfin, pour le malheur de l'Église et du monde, à en faire l'assiette d'une souveraineté politique. Mais n'anticipons pas.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au point nous en sommes, dans l'état se trouvait le monde et avec les préjugés qui dominaient les esprits, il devait arriver de deux choses Tune : si une nation italienne s'était formée sous le sceptre de Rome indépendante de toute

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46 LE SACRIFICE DE L'ITALIE.

domination temporelle des souverains pontifes, le clergé de Rome n'eût pas lardé à devenir un clergé national, et l'Église universelle eût été compromise; si le pape restait maître de Rome, l'unité religieuse était sauvée ; mais l'Italie, privée de sa capitale, deve- nait impossible.

Le choix n'était pas douteux. Le génie de la révolu- tion chrétienne commandait de sacrifier pour un temps l'intérêt national à la grande idée de l'unité spirituelle.

Pénétrons-nous bien de cette situation unique dans l'histoire du monde : Rome devenant la résidence des papes doit avoir pour elle-même, et par suite faire à l'Italie une destinée exceptionnelle. La présence dans, ville éternelle du chef de l'Église exclut la présence d'un souverain politique.

C'est pour cela, nous l'avons dit, que le premier empereur chrétien se retire devant l'évêque. Si Rome n'avait pas eu conscience de sa mission, cette retraite de l'empereur chrétien eût été une calamité irrépa- rable; si l'empereur n'avait quitté sa capitale que pour faire place, non au chef de la chrétienté, mais à un autre prince, il eût laissé Rome à la merci du pre- mier conquérant barbare; et, avec ce conquérant, l'hérésie n'eût pas tardé à prendre possession de la ville éternelle.

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CHAPITRE IFI

LES BARBARES HÉRÉTIQUES DEVANT ROME ORTHODOXE

Cette haute mission de Rome, les services qu'elle a rendus à la civilisation en restant à cette époque de barbarie une sorte de port de refuge pour le représen- tant de la doctrine libératrice, reçoivent une éclatante démonstration des événements qui se sont accomplis, pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, sur cette terre italienne se sont toujours joués les inté- rêts du monde.

Qu'on regarde de près l'histoire de ces premiers siècles de Rome chrétienne. On verra que tout y est subordonné à la conservation de l'intégrité de la foi nouvelle. Les invasions, le sac plusieurs fois renou- velé de Rome, la fondation momentanée de véritables États par les chefs des hordes envahissantes.... tout

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48 LES BARPARES HÉRÉTIQUES

cela semble passer sur l'Italie comme autant de tem- pêtes qui ne font qu'effleurer sa surface, laissant intactes les vieilles traditions juridiques de Rome païenne et les germes civilisateurs apportés par l'Évan- gile. Les événements qui semblent le plus menaçants pour l'œuvre nouvelle tournent providentiellement à son profit.

Entre toutes les épreuves que subit, à cette époque décisive, la civilisation chrétienne, la plus redouta- ble, sans comparaison, ce fut le progrès effrayant de l'arianisme, qui, pendant les quatrième, cinquième et sixième siècles, parut sur le point d'envahir le monde. Cette erreur, qui enlevait à la mission du Christ tout caractère divin et l'abaissait aux proportions d'une oeuvre humaine, séduisit presque toutes les hordes barbares qui se ruèrent sur l'empire romain. Pen- dant plusieurs siècles elle se perpétua chez les Lom- bards, les Vandales, les Bourguignons et les Golhs.

« Au moment où, foudroyé par les conciles et par le pouvoir impérial, abandonné de l'opinion publique, foulé aux pieds par le grand Théodose et ses succes- seurs, il s'éteignait (rarianisme) dans le sein de la civilisation, il s'était rallumé parmi la barbarie, et, dans le cours du cinquième siècle, il avait conquis presque tous les peuples leuloniques établis sur les terres de l'empire. Saint Augustin avait vu en mou- rant la grande hérésie envahir l'Afrique à la suite des Vandales; les Goths l'avaient partout propagée autour d'eux, et les Suèves en Espagne, les Burgondes en

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DEVANT ROME ORTHODOXE. 49

Gaule, convertis d'abord du paganisme au catholicisme par des prêtres orthodoxes, venaient d'abandonner le catholicisme pour se faire ariens. Les Goths avaient jadis reçu l'arianisme des missionnaires de l'empereur arien Valens, et leur influence aida ensuite son dé- veloppement chez les autres branches de la race teuto- nique â. »

Quand les barbares envahissent l'Italie, l'hérésie revient avec eux, plus menaçante que jamais pour la civilisation chrétienne.

g 1". Les Hérules et les Gotlis.

Le fondateur du royaume d'Italie, Odoacre, et ses Hérules, étaient ariens. Son successeur, Théodoric le Grand, et ses Goths, l'étaient également. Que va-t-il se passer? Rome et l'Italie vont-elles se constituer en na- tion, en prenant pour base, ce qui était dans la logi- que des choses humaines, l'hérésie du roi et de la race conquérante?

Voyez plutôt la merveille qui va s'accomplir : Rome et l'Italie se servent de l'arien Odoacre pour protéger leur foi contre l'hérésie d'Eutychès, que l'empereur de Ryzance, Zenon, prétendait imposer aux Romains*. C'est dans ce but, c'est pour se soustraire à l'influence

1 Henri Martin, t. I, p. 405.

3 L'erreur d'Eutychès, en sens inverse de celle d'Arius, niait en Jé- sus-Christ la nature humaine. L'Église, dans chaque siècle, a se i. 4

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ftU L8S HKHULBS ET LES GOTHS.

de l'empereur hérétique, que l'Italie accepte Odoacre, et que Rome l'aide à fonder le royaume.

Le chef barbare sent si bien que c'est la condition de son règne, qu il se garde d'imposer aux Italiens sa croyance et la croyance de ses soldats. « Peu importe qu'Odoacre soit arien; il ne s agit pas de lui ni des Hérules ; il s'agit des Italiens, et ils sont heureux de pouvoir l'opposer aux empereurs d'Orient, Qu'il pro- fesse l'arianismei que la nouvelle religion soit le mot d'ordre des casernes, de la cour et du royalisme qui s'organise 1 que Ton continue, si Ton veut, la tradition de Ricimer et des généraux presque tous ariens ! le royaume arrive à propos, le roi n'impose pas ses principes, ne sonde pas les consciences, il laisse à l'I- talie sa foi, à Rome son Église indépendante, et il dé- veloppe la liberté républicaine. On s'abrite derrière les masses des Hérules et des Ruges pour se dérober à la religion de Byzancey et t'arianisme royal devient l'é- gide de l'insurrection catholique du patriarche d'Oc- cident contre Zenon '. »

Chose inouïe! par un concours singulier de circon- stances, la raison d'État commande à un prince héré- tique, au fondateur d'un royaume, de protéger la foi de ses sujets qui n'est pas la sienne; et l'intérêt re- ligieux de Rome catholique lui fait une loi de favori*

tenir ferme entre deux écueils ; elle a protéger la traie, doctrine et contre les systèmes qui tendent à en faire une œuvre purement hu- maine, et contre ceux qui refusent toute part à riment humain dans l'œuvre de la rédemption. * Ferrari, t. !, p, 2$ et 29.

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LgS I^RUIJiS ET LES GOTHS. 51

ser l'entreprise nationale de ce prince hérétique. Le pape Simplicius, écoutant les inspirations de son zèle religieux, ne craint pas d'investir Odoacre du droit qu'avait l'empereur de concourir par le préfet de Rome à l'élection des papes ; et son instinct ne le trompe pas. Odoacre, après la mort de Simplicius, empêche l'élection du candidat hérétique de Zenon et fait nom- mer Félix III; puis il laisse le nouveau pape réunir à Rome un concile, non-seulement est repoussée l'hérésie d'Acacius, favorisée par Byzance, mais sont condamnés les coreligionnaires mômes d'Odoacre, les ariens d'Afrique,

u

Quand survient Théodoric avec ses Goths, rien n'est changé à l'état religieux de Rome et de l'Italie. La po- litique du nouveau roi arien est la môme que celle d'Odoacre. « L'arianisme n'est à ses yeux que la raison d'État du royaume; il s'en sert pour fortifier, pour unifier la caste royale des Goths, et laisse libres les catholiques qui se rallient au patriarche d'Occident, et qui continuent de se servir de l'arianisme pour sau- vegarder la suprématie de Rome contre l'hérésie de Byzance et contre l'ancienne domination impériale4. »

Théodoric, imitant Odoacre, use de son influence pour faire nommer un pape orthodoxe contre le can- didat de Byzance.

Ferrari, t. 1, p. 36 et 37

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52 LES HÈRULES ET LES GOTHS

Ce serait une grave erreur d'attribuer la conduite des rois ariens en Italie à une certaine indifférence des hordes barbares en matière religieuse. La preuve, c est que partout ailleurs les orthodoxes étaient persé- cutés avec acharnement par les hérétiques : ainsi, dans les Gaules, les rois des Visigoths, et particulièrement .Ewarik, tirent de grands efforts pour asseoir l'aria- nisme sur les ruines de l'orthodoxie. Ce dernier, sui- vant le témoignage de Sidoine Apollinaire, poursui- vait les catholiques d'une telle haine, qu'il semblait être moins un chef de nation qu'un chef de secte. Il fallait, en Italie, un ensemble vraiment merveilleux d'événements la main de Dieu est visible, pour ex- pliquer le respect des chefs barbares envers la foi de Rome et de tous les peuples de la péninsule.

Quoi qu'il en soit, l'orthodoxie était sauvée par des barbares hérétiques; mais la fondation du royaume italien restait une œuvre éphémère. Les croyances re- ligieuses sont toujours l'élément essentiel des mœurs d'un peuple et de sa vie nationale ; rien de profond et de durable ne peut se fonder en dehors de la foi reli- gieuse d'une nation. Ces hordes barbares, qui ne se sentaient nulle prise sur les idées, les sentiments, les mœurs de l'Italie, n'entreprirent pas une œuvre d'as- similation impossible. Leurs chefs, en mettant le pied sur la terre orthodoxe, comprirent la puissance irré- sistible de Rome chrétienne, et Tin utilité de toute ten- tative pour en faire la capitale de leur empire héré- tique. Leur conversion au catholicisme, bien loin de

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LES LOMBARDS. 55

leur soumettre la ville universelle, ferait d'eux-mêmes des serviteurs soumis du chef de l'Église.

Ils s'arrêtent donc respectueusement devant Rome. On dirait qu'ils ne sont venus que pour servir d'instru- ment à l'Église orthodoxe menacée par Byzance. Une fois ce rôle achevé, ces chefs barbares, qui s'étaient crus les fondateurs d'un grand royaume, n'ont plus rien à faire sur ce sol italien ils n'ont pu prendre racine. Le royaume du grand Théodoric ne dure pas même un siècle; le roi des Goths reprend sa horde et dit adieu à l'Italie comme avait fait Constantin.

C'est ainsi que passent sur l'Italie, comme une couche superficielle, tous les peuples envahisseurs, venant servir à leur insu la civilisation chrétienne, puis, ce rôle accompli, repliant leurs tentes et s'éloi- gnant pour laisser Rome à son œuvre.

g 2. Les Lombards et les Francs

Nous avons vu Rome se mettre sous la protection des rois ostrogoths pour se préserver de l'influence de l'empereur hérétique de Byzance. Quand les Lombards surviennent, Rome, avec son territoire, appelé dès lors son duché, échappe à leur domination, grâce à la présence des papes qui demeurent les fidèles alliés des empereurs d'Orient.

Ainsi les Lombards ne peuvent réussir à mettre sous leur joug toute l'Italie et à faire une nation ita-

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64 LES LOUBARDS.

lienne. Leur pouvoir s'étend des Alpes jusqu'au voisi- nage de Rome ; mais il s'arrête.

Les historiens témoignent leur étonnement devant ce fait inouï, et n'en peuvent donner l'explication. Sis* mondi déclare qu'il est difficile de comprendre pour* quoi la ville de Rome ne fut point prise par les Lom* bards, lorsqu'Alboin fit la conquête de l'Italie. Quant aux autres parties de la péninsule qui purent se sous* traire à la conquête lombarde, il signale la causé qui les préserva de l'invasion : Les villes maritimes rece- vaient facilement les secours de Constantinople; en même temps, Venise était protégée par ses lagunes, Ra venne et Comaçchio par leurs marais ; Naples, Gaëte, Amalfi et les villes de la Calabre, par les montagnes qui les environnent.

Rome, au contraire, était découverte et sans défense. Les empereurs n'y maintenaient pas de garnison ; ils se contentaient de gouverner la ville, d'abord par un pré- fet, puis par un duc relevant de l'exarque de Ravenne. a Rome est située dans un pays ouvert de toutes parts. Les Lombards, maîtres des duchés de Toscane, de Spo- lète et de Bénévent, entouraient cette ancienne capi- tale du monde; la longue muraille qu'Aurélien avait élevée pour enfermer le champ de Mars dans la même enceinte que l'ancienne ville présentait un circuit immense k défendre ; et la population de Rome était bien disproportionnée avec l'étendtié des tntirs1. w

SfeiDomll 1. 1, p. îeo.

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LES LOMBARDS. 55

Et cependant Rome est aussi bien protégée par fcâ faiblesse qu'elle l'eût été par les légions de César* Il n y a pas de fait sans causé, et la philosophie de l'his- toire n'existerait pas si un grand événement restait inexpliqué. Mais ici la cause providentielle de cette inviolabilité de Rome est manifeste. La capitale du monde chrétien ne peut appartenir aux barbare^ parce qu'elle doit rester le centre et le foyer de la oivi*- lisation. C'est pourquoi le Moment n'était pas venu polir l'Italie de se constituer en nation.

11

N'ayant point de prise sur Rome» les Lombards, malgré leur valeur et leur nombre, sont aussi impuis- sants que Pavaient été les Goths. Ils fondent une mo- narchie lombarde qui a une durée asses glorieuse de deux cent six ans (de 668 à 776); mais ils ne fondent pas une nation italienne.

Les chefs de l'Église, étrangers jusque-là à tout intérêt tetnporel, n'avaient d'autre pensée qtie de maintenir l'intégrité de la foi. C'était toute leur politique et le motif déterminant de leurs alliances* C'était la conscience des dangers sans cesse renaissants dont l'orthodoxie était menacée qui leur commandait de se tourner, tantôt vers Constôntinople, tantôt vers les chefs barbares.

Tant que les empereurs respectèrent la liberté reli- gieuse de Rome, les papes recherchèrent leur protec- tion contre les Lombards qui étaient ariens. Mais, Léon

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56 LES PAPES S'AFFRANCHISSENT

l'Iconoclaste voulant imposer à Rome ses édits contre les images, le pape Grégoire II refusa d'obéir ; il priva le duc de Rome et l'exarque de Ravenne de toute autorité dans Rome. En même temps il demanda la protection des Lombards.

Les Romains acquirent ainsi une sorte d'indépen- dance. Il ne faut pas croire qu'une fois affranchis de l'autorité impériale leur premier mouvement fut de se placer sous le sceptre temporel du souverain pon- tife. Au fond, les Romains furent toujours très- jaloux de leur souveraineté. Us avaient subi volontiers le despotisme impérial, parce que par les empereurs ils régnaient sur le monde.

Ces maîtres étaient, il est vrai, le signe de l'abdica- tion morale d'un peuple en décadence qui concentre, dans les mains d'un seul un pouvoir qu'il n'a pas la vertu civique d'exercer par ses orageux comices; ils étaient les représentants, moins de sa dignité réelle, de ses forces vives et actives et de ses grandes aspirations, que de ses passions les plus brutales et des côtés les plus bas et les plus misérables de son état social ; mais enfin ils étaient ses représentants. Ce peuple dégénéré se croyait suffisamment vengé de sa ser- vitude volontaire par ses colères intermittentes, qui, en brisant sa fragile idole, rappelaient par cha- cune de ces catastrophes son imprescriptible souve- raineté.

Mais jamais l'orgueil du peuple-roi ne consentit à déposer sa puissance humaine aux pieds du pouvoir

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DE LA DOMINATION DE BYZANCE. 57

saeerdotal.il était fier de donner asile au chef de l'Église universelle et de s'asssocier à sa haute mission en concourant à l'élection des papes; dans ces temps de confusion et de violence, il s'abritait sous la tutelle du saint-siége et vénérait cette autorité désarmée qui, plusieurs fois, avait préservé des barbares la ville éter- nelle. Mais, à défaut de l'empereur absent, il aimait sentir l'ombre de l'empire planant encore sur les destinées de Rome. C'était toujours le pouvoir hu- main refusant d'abdiquer devant le pouvoir religieux. Quand la révolution, accomplie timidement d'a- bord sous Grégoire II, plus résolument sous Gré- goire III, détruisit les derniers débris de la puissance impériale, le peuple romain se retrouva dans la plé- nitude de sa souveraineté. Sans rien ôter à la haute tutelle du saint-siége, il voulut se gouverner lui-même. Secondé par le pape et avec l'agrément du roi lom- bard, il établit un simulacre de république, mal dé- finie sans doute, vaguement accusée et affirmée en face du gouvernement clérical, mais réellement exis- tante et qui se continua jusqu'à la destruction du royaume des Lombards et au couronnement de Char- lemagne1.

in Quant à la cour pontificale qui avait définitive*

1 Anastase le Bibliothécaire se sert des mots peuple souverain et république en parlant des Romains et du gouvernement qui les régis- sait depuis qu'ils s'étaient affranchis de la domination impériale.

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M LES PAPES S'AFFRANCHISSENT

ment rompu avec Byzance, elle n'osa pas encore dévoiler ses vues temporelles sur Rome. Quelle que fttt son influence Sur te peuple que les papes proté- geaient contre l'avidité et les violences des grands, et soutenaient de leur charité inépuisable, elle ne se sentait pas assez forte pour s'emparer du pouvoir en face des rois lombards qui convoitaient toujours la ville de Rome pour en faire la capitale de leur royaume italien, ett ftce du peuple romain peu disposé à abdi* quer entre les mains des prêtres, en toce de l'empereur d'Orient toujours prêt à revendiquer Son droit suprêtne. Elle dut donc ajourner ses projets.

En attendant que des circonstances plus favorable» permissent de les réaliser, les papes sentaient bien que le plus grand obstacle s'élèverait du côté du pouvoir le plus proche. Un roi italien aux portes de Rome était plus menaçant qu'un empereur absent et réduit à une autorité purement nominale. Aussi leur politique constante eut-elle pour but, tout en profitant au besoin de la protection des princes italiens afin de contreba- lancer la puissance impériale, d'entretenir toujours prestige de l'empire afin d'écarter les prétentions trop directes des princes italiens sur Rome.

Quand le pape Grégoire II fut contraint d'implorer l'assistance des rois lombards contre les agents de l'empérëur iconoclaste et s'opposer à l'exécution des ordres venus de Constantinople, il s'efforça de calmer l'indignation des Romains, et empêcha le plus long- temps possible que leur révolté n'aboutit à une VéH-

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DE LA DOMINATION DE BYZANCE. 90

table révolution contre l'empire1. La rupture ne Alt consommée que sous son successeur, Grégoire III.

Mais à peine la papauté, libre du côté de Byzance, se troùva-t-elle seule en face du royaume lombard, qui chaque jour faisait un pas vers Rome, qu'elle sentit combien lui manquait ce contre-poids de l'empire ; elle n'avait échappé à un» péril que pour s'exposer à un autre. Le protectorat du roi lombard, quoique nouvel- lement converti, n'était pas moins menaçant que celui de l'empereur hérétique. Rome était à la merci des Lombards ; un moment, tout fit croire qu'elle allait tomber dans leurs mains; mais les tentatives réitérées de. leurs rois pour s'emparer de la ville éternelle échouèrent devant la politique de la cour pontificale.

Toute sa force était dans ses alliances. N'ayant plus rien à espérer du côté du vieil empire en décadence, la papauté tourne ses yeux vers l'Occident.

IV

venait de surgir un peuple dont l'entrée en scène avait eu l'éclat et retentissement de la foudre. Cé- lèbre par ses victoires, il occupait déjà une grande par- tie des Gaules, et fëis&it sentir au loin son influence. Ses chefs, convertis au Christianisme, faisaient du tè\è apostolique des évoques un moyen conquête plus puissant encore Que Valeur irrésistible de leurs sol- dats. Pour arrêter flot toujours menaçant des bàr-

* Flenry, Histoire ecclésiastique, Ht. XLII, cli. fi.

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60 LES FRANCS PROTECTEURS

bares du Nord, Pépin, puis son fils Charles Martel, lancèrent, au milieu de ces hordes indomptées, des lé- gions de moines qui, bravant tous les dangers, allaient répandant partout à pleines mains les germes religieux et sociaux qui devaient en faire des peuples civilisés, adoucissant leurs mœurs par la morale évangélique, les fixant au sol en leur enseignant l'agriculture.

Pendant tout un siècle, le saint-siége était resté presque sans communications avec les nations fran* ques ; l'invasion lombarde avait élevé entre eux une barrière plus infranchissable que la ligne des Alpes. Cet appel fait par les Pépins aux missionnaires de l'É- glise romaine renoua les relations si longtemps inter- rompues. Le grand apôtre des Germains, saint Boni- face, contribua beaucoup à faciliter ces rapports entre la cour romaine et les chefs francs.

Cet événement arriva fort à propos pour le saint- siége. Grégoire III fut le premier pape qui ouvrit des négociations avec les Francs. Bravant la colère du roi des Lombards, Luitprand, il refusait de lui livrer le duc de Spolète, qui, après s'être révolté contre lui, s'é- tait réfugié à Rome. Menacé dans sa ville pontificale, Grégoire implora le secours des princes francs. Charles Martel venait de remporter dans les plaines de Poitiers sa mémorable victoire sur les Sarrasins. Comment douter des bienveillantes dispositions envers le saint- siége du héros qui, en refoulant ces redoutables enne- mis des chrétiens, sauvait la civilisation du plus grand de tous les dangers?

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DU SAINT-SIEGE. 01

Mais ce grand intérêt de l'expulsion des Sarrasins, qui dominait alors tous les autres, faisait à Charles une loi de ménager le roi des Lombards dont le concours pouvait lui être utile. En effet, l'attitude menaçante de Luitprand, allié de Charles, arrêta en 759 la der- nière invasion des Sarrasins, qui déjà s'étaient empa- rés d'un grand nombre de villes dans le midi des Gaules. Ceux-ci, apprenant que le roi des Lombards faisait marcher contre eux toute son armée, abandon- nèrent en toute hâte leur conquête, et Charles se remit en possession de la Provence. Aussi, bien que les lé- gats du pape fussent reçus avec les plus grands hon- neurs à la cour des princes francs, les instances réi- térées de Grégoire III, ses supplications mêlées à la fin d'une certaine amertume, ne purent décider Charles à lui accorder le secours qu'il demandait.

Cependant les Lombards ne cessaient de faire des progrès vers Rome; leur roi Astolphe s'était emparé de l'exarchat de Ravenne, et enfin il vint mettre le siège devant cette capitale tant convoitée. . Le pape Etienne s'enfuit et alla chercher un refuge auprès du nouveau roi des Francs, Pépin, qui devait en partie sa couronne à l'intervention morale de son prédécesseur Zacharie. Etienne s'empressa de lui donner solennellement une nouvelle consécration. Les Sarrasins étaient définitivement expulsés. Cet

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tf LES FRANCS PROTECTEURS

intérêt politique n'existant plus, Pépin reste sourd aux protestations d'Astolphe, et prête l'oreille aux prières du pape et plus encore à ses séduisantes promesses. Il passe les Alpes, bat les Lombards, reprend sur eux l'exarchat de Ravenne, et, au lieu de le restituer à l'em- pereur d'Orient qui le réclamait, il en investit le pape et la république romaine. Quant à lui, il se contente de la dignité de patrice que lui avait conférée Etienne, et qui transportait sur sa tête le droit de haute suie* raineté qui, auparavant, appartenait à l'empereur.

L'année suivante, une nouvelle entreprise des Lom- bards jette l'effroi dans Rome, et cette fois encore les Français accourent, arrachent aux Lombards les pro* vinçes qu'ils ont reprises et remettent le pape en pas* session de l'exarchat et de la pentapole.

C'en était fait du royaume des Lombards. Tant que leurs princes eurent en face d'eux les débiles représen- tants du pouvoir impérial prêt à s'éteindre sur l'Occi- dent, et l'autorité purement morale des papes, ils purent conserver l'espoir de consolider leur conquête en asseyant leur royaume sur la capitale de l'Italie. L'arrivée des Francs dans la Péninsule, leur protectorat sur Rome, l'investiture qui leur était faite du patri- ciat, mettaient tin à ces projets et condamnaient cet établissement bâtard à une ruine prochaine.

Pendant quelques années encore les rois lombards essayèrent de lutter, et môme plusieurs fois prirent l'offensive contre les papes. Didier poussa l'audace jus- qu'à placer de vive force sur le trône pontifical un

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certain Philippus qu'il avait tiré d'un cloître. Son in- trigue fut déjouée par le primicier Christophorus, qui fit élire Etienne III. En vain Didier, afin d'enlever au pape la protection des Francs, donne-t-il sa fille pour épouse à Charlemagne; en vain, se fiant sur cette al- liance, s'empare-t-il par les armes de Comacchio, Fpema et Ferrare; en vain, déçu dans sa dernière es- pérance et indigné contre son gendre qui avait dédai- gneusement répudié sa femme Hermengarde, marche- t-jl sur Rome, dans le double but d'y imposer son protectorat et de faire sacrer les neveux de Charle- magne, que celui-ci avait exclus du trône, à la mort de leur père Carloman; ces démonstrations belliqueuses ne firent que précipiter sa chute.

Le pape Adrien n'eut pas de peine à décider l'inter- vention de Charles. Ce prince arrive, bat les Lombards, traverse l'Italie en triomphateur, puis, poursuivant son ennemi dans ses derniers retranchements, lui prend Pavie et Vérone, ne laisse à Didier d'autre res- source que d'aller s'ensevelir dans un monastère* et se proclame roi d'Italie. Quelques années après, il re- vint pour consolider sa conquête et dompter les ducs rebelles qui, en son absence, avaient tenté de secouer le joug. Puis, en 780, voulant donner au nouveau royaume une sorte d'autonomie nationale, il le détacha de son empire^ et fit poser par le pape Adrien la cou- ronne d'Italie sur la tête de son fils Pépin.

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LES FRANCS PROTECTEURS

VI

Bien des historiens ont vu dans cette révolution un événement heureux pour la Péninsule. Ces Francs, dont l'irruption frappa d'abord de terreur les peuples italiens qui les considéraient comme les plus redou- tables des barbares, étaient, en réalité, pour eux des li- bérateurs. Les Latins et les Lombards étaient restés en présence les uns des autres sans jamais se mêler et se confondre; ce contact forcé pendant une occupation de deux siècles n'avait fait qu'accumuler des haines implacables entre la race opprimée et la race conqué- rante. Les Lombards, ne jugeant les Italiens que par leurs vices, fruits d'une civilisation en décadence, au lieu de relever et de retremper cette race, l'accablaient de leur mépris. Au dire de l'historien Luitprand, la plus grave injure qu'un Lombard pût adresser à son ennemi, c'était de l'appeler romain; il entendait résu- mer dans ce mot toutes les ignominies, la lâcheté, l'avarice, la perfidie, la corruption des mœurs.

Mais le plus grand obstacle entre les deux peuples, c'était la religion. Le mélange eût fini par s'opérer, si l'hérésie, qui se perpétua chez les vainqueurs, n'eût rendu les alliances impossibles. Les Italiens, opprimés et méprisés, vivant comme des étrangers dans le royaume, ne retirant aucun avantage de la prospérité croissante des Lombards et de la gloire qu'ils acqué- raient par les armes, tombaient chaque jour plus bas dans la misère et la dégradation ; et la race menaçait

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DU SAINT-SIÈGE. 65

de s'éteindre. Ceux qui avaient quelque aisance s'exi- laient et allaient chercher dans les provinces restées italiennes un sol plus hospitalier, des alliances possi- bles, et peut-être un jour des vengeurs.

L'occupation lombarde était donc restée un fait bru- tal, violent, antinational. Après deux siècles, comme au premier jour, le Lombard, en face de l'Italien, était l'étranger. Mettre un terme à cette domination, c'était affranchir l'Italie.

Et les libérateurs ne venaient pas en hordes nom- breuses, comme autrefois les Hérules, les Goths ou les Lombards, pour substituer une invasion de barbares à une autre. Les princes français, depuis longtemps les alliés des Romains, familiarisés avec leur civilisation, unis à eux par une foi commune, venaient régner sur des éléments indigènes. À part quelques grandes fa- milles mécontentes de voir les postes les plus impor- tants de l'État confiés à des Français, la masse de la population n'avait qu'à se réjouir de ce change- ment. Si la Péninsule se fût trouvée dans les mêmes conditions que les autres contrées de l'Europe, une nation italienne eût pu se constituer sous la domina- tion franque.

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CHAPITRE IV

l'état pontifical kt le sAWMiiriftE

Mais un fait, insignifiant à l'origine, immense par ses résultats, désastreux pour l'avenir de l'Italie, ve- nait de s'accomplir : Charlemagne, en confirmant les donations de Pépin au sainl-siége, avait posé les fon- dements du gouvernement pontifical, et par même jeté au cœur de l'Italie le germe des incurables divi- sions qui devaient rendre impossible la création d'une nation italienne, soit par les mains de ses héritiers, soit par les efforts de princes indigènes.

Et ce fait, si fatal à l'Italie, ne fut pas la seule faute de ce grand homme et des chefs du monde chrétien. Un autre événement aussi grave, aussi funeste, et plus universel par ses effets, allait bientôt s'accomplir à Rome ; nous voulons parler du rétablissement de l'em- pire.

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L'ÉTAT PONTIFICAL ET LE SAINT-EMPIRE. 67

Les papes nourrirent toujours la déplorable illusion de maintenir un César chrétien au-dessus des princes et des peuples, sauf à en faire leur lieutenant. Ou- bliant ou plutôt n'ayant jamais compris le sens provi- dentiel de r éloigneraient de Constantin converti, ils n'abandonnèrent jamais le rêve du saint-empire. En déposant sur le front de Charlemagne la couronne que ^'avaient su» garder les empereurs de Byzance, ils cru- rent sauver l'unité de la foi et assurer leur omnipo- tence sur tout l'univers.

Un autre intérêt plus présent, plus étroit, s'ajoutait, il faut le dire, ou plutôt s'identifiait dans leur pensée au grand intérêt catholique ; cet intérêt, c'était leur État temporel en voie de formation. Le droit souverain d'un empereur assez éloigné de Rome pour ne faire nul ombrage à la cour pontificale, assez puissant pour écarter par son prestige toutes prétentions des princes voisins sur }e patrimoine de l'Église, leur paraissait la plus sure garantie de leurs possessions et un contre- poids nécessaire au royaume qui tendait toujours à embrasser fe Péninsule tout entière.

Le rétablissement de l'Empire, la création d'un État romain dans les mains des papes, furent ainsi deux événements corrélatifs, correspondant à la même pen- sée politique et au même préjugé religieux, tous deux également funestes, tous deux inspirés des traditions païennes les plus matérialistes, tous deux un non-sens dans le monde chrétien, enfin un anachronisme.

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€8 L'ŒUVRE ANTINAT10NALE

§ 1". L'œuvre antinationale de Charlemagne,

I

À prendre l'œuvre du grand homme dans son in- tention supérieure et dans ses résultats immédiats, Charlemagne fut le soldat de Dieu, l'un des plus glo- rieux promoteurs de la civilisation chrétienne ; à la prendre dans le système politique qui en fit une copie du vieil empire romain, et dans les événements qui suivirent l'écroulement de cet édifice sans base, Charle- magne n'est qu'un génie extraordinaire qui s'est trompé de siècle, et dont le nom a retenti dans l'histoire sans profit pour l'humanité.

Cela explique les jugements contradictoires et éga- lement équitables au fond, qui ont été portés sur cette grande figure illuminant d'un éclat splendide cette période de confusion, un monde nouveau va surgir du milieu des ruines de tout un monde en dissolution.

Les contemporains ne purent voir que le côté hé- roïque et lumineux de cette figure. Les pieds d'argile du colosse restaient dans l'ombre, et les conséquences fatales de sa politique artificielle étaient encore dans les secrets de l'avenir. Aussi, quand le César chrétien parut à Rome, fut-il reçu avec des transports d'en- thousiasme. Le peuple-roi et le chef de l'Église, qui jamais n'abandonnèrent leur rêve de domination uni- verselle, crurent ressaisir à tout jamais le double spectre en le déposant dans ces mains invincibles qui

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DE CHARLEMAGNE. 69

avaient refoulé au Midi et au Nord la barbarie et l'hé- résie également menaçantes, qui avaient fait briller dans toute l'Europe la croix triomphante, et réalisé l'unité du monde en réunissant en un seul faisceau tous les peuples domptés et éblouis.

L'éclat de cette résurrection de l'Empire fut prodi- gieux, mais comme l'éclat passager d'un météore.

L'utopie de ce grand homme, ce n'est pas d'avoir eu l'instinct de la puissance unificatrice de l'idée chré- tienne ; ce n'est pas d'avoir compris que le centre et le foyer de la civilisation étaient à Rome; son utopie, c'est d'avoir cru qu'il seconderait l'action du représen- tant spirituel de l'unité morale en l'abritant sous la tutelle matérielle et despotique d'un empereur, c'est d'avoir voulu réaliser au début, au moyen d'une mo- narchie universelle, l'harmonie qui ne pouvait être que l'œuvre des siècles et le fruit laborieux de la li- berté. C'était prendre cette œuvre à rebours.

Pour que l'harmonie puisse s'établir entre les na- tions, il faut que ces nations se soient fortement con- stituées, qu'elles aient grandi dans la lutte et réalisé dans leur sein toutes les conquêtes sociales de la civi- lisation. Or quelle pouvait être l'unité de l'Europe à une époque les éléments du monde nouveau ten- daient à peine à sortir du chaos pour former, après de longs tâtonnements et des chocs formidables, les na- tions modernes?

La politique vraiment intelligente et féconde eût été de favoriser la formation de ces groupes nationaux. Opé-

i

l

70 L'ŒUVRE AKTINATIONALE

rèr par la force, dans ce milieu encore barbare, un nivellement apparent, c'était ne rien comprendre aux besoins réels de cette époque et au sens véritable des grands mouvements qui remuaient si profondément les sociétés. Il fallait laisser le monde à ce travail d'en- fantement qui allait créer de nouveaux peuples, divers par l'origine, par la langue, par les mœurs, mais unis par le lien commun de la doctrine du Christ.

il

En s'emparant, au contraire, de tous ces éléments hétérogènes pour en former un seul empire, Charle- magne suspendit ce travail mystérieux de renaissance; il crut imprimer une impulsion irrésistible à toutes les forces sociales en les concentrant dans sa main; il ne fit que les paralyser. Son vaste génie donna un mo- ment une vie factice et Une lumière d'emprunt à ces immenses États.

Lui disparu, toute vie s'arrête. Le monde, après cet éblouissemenl d'un jour, retombe sur lui-même, frappé de stupeur, ne reconnaissant plus ses voies ; il sent que rien en lui ne correspond à la conception unitaire de Charlemagne, que la force brutale, restée le seul in- strument de règne entre les mains débiles de ses suc- cesseurs, n'empêchera pas la plus épouvantable disso- lution.

Et comme d'autre part l' œuvre si intempestive de concentration et de nivellement avait suspendu le

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DE CHARLEMÀGNE. 71

travail de formations nationales qui était en germina- tion sur les divers points de l'Europe, ce fut une dé- route complète des esprits et des peuples; la confusion dépassa ce qu'elle aVait été avant la tentative de Char- lemagne. Des ténèbres épaisses s'appesantirent sur le monde, et les neuvième et dixième siècles furent les plus désastreux de l'histoire.

Partout, après ce temps d'arrêt, le mouvement na- tional fut à recommencer, et des obstacles nouveaux en ralentirent et en compliquèrent la marche. Cette Concentration forcée, nous le répétons, avait tendu vio- lemment tous les ressorts et avait dirigé leur action vers un centre unique, au lieu de les laisser à leur jeu naturel, qui eût fait converger leurs mouvements vers ùiie multitude de petits centres nationaux. Quand la main qui tenait tous les fils de ce mécanisme se retira, tout fit défaut à la fois, le lien universel et le lien na- tional. Nul pouvoir protecteur ne couvrit plus ces so- ciétés sans boussole. Elles n'avaient devant elles, comme but de leurs aspirations et en même temps comme garantie de leurs intérêts, ni le droit supérieur et commun de l'Empire, ni la règle plus directe et plus efficace du droit national.

Charlemagne, malgré son parti pris d'unité et de centralisation, n'avait pu imposer à des peuples si divers une législation uniforme ; il avait été contraint dfe publier le code des Ripuaires, celui des Saliens, ce- luf des Lombards, celui des Saxons, etc. Mais, comme ces lois diverses ne correspondaient pas à des groupes

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72 L'ŒUVRE ÀKTI>TÀTIONALE

nationaux en voie de se constituer, elles ne servirent qu'à augmenter la confusion ; sans proléger les per- sonnes et les propriétés, elles ne firent qu'ajouter un obstacle de plus à tous ceux qui, déjà, entravaient le travail de formation des nationalités.

Alors, au milieu de cette double dissolution les individus ne se sentirent plus rattachés ni à un grand empire puissant et protecteur, ni à une nation consti- tuée et homogène, il ne resta plus à chacun qu'à chercher son refuge et sa protection en lui-même, ou à s'abriter sous l'épéed'un voisin plus fort ou plus au- dacieux.

ni

C'est cet état politique la force et la protection so- ciales, au lieu de résider dans le chef unique d'un grand empire ou dans un pouvoir national, étaient disséminées sur une multitude de points indépendants, qu'on a appelé le régime féodal. Nous sommes loin de prétendre que ce régime eut son origine dans l'écrou- lement qui suivit l'œuvre gigantesque et anormale de Charlemagne. Le véritable point de départ de cette période de transition du monde ancien au monde mo- derne a sa date à la grande invasion des barbares après la chute de l'empire romain.

Ce que nous voulons dire, c'est qu'à l'avènement de Charlemagne, un travail de reconstruction était déjà commencé, qui tendait à faire surgir partout des éléments d'organisation nationale du sein de ce milieu

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DE CHARLEMAGNE. 75

féodal, c'est que l'entreprise du nouvel empereur, qui arrêtait ce mouvement, fit prendre au régime féodal des racines plus profondes, qu'il en augmenta la né- cessité et en assura la durée en proportion de ce qu'il ôtait d'énergie et de ressort aux forces nationales chez les divers peuples.

M. Guisot signale très-bien les deux tendances di- verses qui travaillèrent les peuples quand l'unité de l'empire des Césars cessa de les relier entre eux, la tendance à se grouper suivant leurs affinités naturelles pour former des nations distinctes, la tendance de chaque grand possesseur de terre à constituer son comté ou son bénéfice en une petite souveraineté hé- réditaire; puis il fait un titre de gloire à Charlemagne d'avoir également favorisé ces deux tendances et donné par plus de fixité et de consistance aux éléments na- tionaux et politiques1. Comme si la tendance féodale et la tendance nationale eussent été deux mouvements parallèles se secondant Tun l'autre, et dirigeant les forces sociales vers un même but!

C'est tout confondre. Que Charlemagne, en faisant trêve pendant un demi-siècle aux mouvements désor- donnés et tumultueux de ces peuples barbares, ait permis au monde romain et au monde germain de se mêler, de se pénétrer, de se fondre l'un dans l'autre sous l'influence de l'Évangile; qu'il ait ainsi accompli une œuvre éminemment civilisatrice, rien de plus

1 Voir son Histoire de la civilisation en France, t. Il, 2 *e leçon.

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74 L'ŒUVRE ANTINATIONALE

juste; mais cette œuvre n'a rien de commun avec le rétablissement de l'empire romain.

Charlemagne, simple roi de France et protecteur des autres peuples chrétiens, eût mieux encore rempli cette Haute mission civilisatrice, sans préjudice des natio- nalités, car, à sa mort, au lieu de l'anarchie épouvan- table qui recommence, on aurait vu chaque groupe national en voie de formation continuera se dévelop- per. Mais Charlemagne fut entièrement dépourvu du sentiment national. Comprenant l'unité du monde à la manière des Césars de l'ancienne Rome, il enraya, parla reconstruction de l'Empire, les tendances natio- nales chez les divers peuples.

C'est une grave erreur de croire qu'il ait donné la moindre fixité et la moindre consistance aux éléments nationaux. La tendance qu'il a favorisée, assurément satis en avoir la conscience, c'est, nous l'avons déjà dit, la tendance féodale, qui est la contradiction de la tendance nationale.

Charlemagne, quelque service qu'il ait rendu à la civilisation en se faisant l'apôtre armé de l'idée chré- tienne, fit donc plus que neutraliser les bons effets de cette mission supérieure, en rétablissant la vieille unité impériale au préjudice des nationalités.

IV

La France fut la première à subir les conséquences de cette faute capitale. On le vit bien aux déchirements

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DE CHARLEWAGNE.' 75

qui suivirent la mort du grand empereur. Ses enfants n'eurent qu'une pensée: se disputer l'empire, et, dans les premiers et nombreux partages qui s'accomplirent,1 toujours précédés et suivis de guerres dévastatrices, le principe des nationalités fut entièrement étranger aux motifs qui fixaient et modifiaient sans cesse les limites entre lès États des divers princes.' '

Cependant ces divisions arbitraires, qui groupaient les peuples au gré des convenances et de l'ariibitiorf des prétendants, sans souci de leur origine, de leurs langues, leurs affinités naturelles, révoltaient le seittiment infime des populations, et, en elles, se ré- veillait la conscience bien ' vague encore d'un autre dMt et d'autres destinées.

Quand Louis le Débonnaire, sentant sa fin prochaine, et voulant fixer le sort de ses fils si souvent rebellés, fit deiix grandes parts de ses États en faveur de Lo- thaire et de Charles , ces arrangements arrêtés dans le traité de Worms lurent accueillis par un sentiment universel de réprobation ; des révoltes éclatèrent de tous côtés, et le mouvertidnt spontané qui dirigeait les sympathies des peuples vers les divers princes, des Allemands vers Louis le Germanique, des Italiens vers Lothaire, des Austrasiensfef des Neust riens vers Charles, etc., montrèrent manifestement qu'un in-' stinct mystérieux tendait à substituer aux partages ar- tificiels des divisions plus naturelles et plus légitimes.

Mais cet instinct, si réel au fond, était .dominé par l'idée de l'Empire universel. Tous ces peuples encore

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76 L'ŒUVRE ANTINATIONALE

barbares, après s'être sentis reliés entre eux dans la grande unité carlovingienne qui, en ressuscitant les traditions du règne des Césars, en avait réveillé tout le prestige, après s'être habitués à subir la haute im- pulsion d'une volonté unique, ne devaient céder que timidement et avec une sorte de terreur superstitieuse aux besoins -nouveaux qui poussaient au démembre- ment de l'Empire. Même au milieu des luttes achar- nées que suscitèrent les partages contre nature, le droit supérieur de l'Empire n'était pas contesté.

Quand vint le moment l'Empire, sapé par la base, s'écroula définitivement, et que. les fractionne- ments, d'où devaient sortir les nations modernes, re- çurent leur première consécration officielle, en 843, dans le fameux traité de Verdun, le monde fut frappé de stupeur; le chant funèbre du diacre Florus nous apporte à travers les âges l'écho du gémissement uni- versel qui retentit à cette heure suprême, comme si elle eût marqué l'achèvement de toutes choses *.

Tel fut, nous le répétons, par rapport à la question des diverses formations nationales, le résultat définitif de la monarchie universelle de Charlemagne : ce fut de replacer les peuples, au moment de la ruine de ce second Empire, dans le même état de dissolution so- ciale qui suivit la chute de l'empire des Césars.

Mais du moins, pour chacun de ces peuples, il n'y

1 Plainte de Florus, diacre de Lyon, sur le partage de l'Empire après la mort de Louis le Pieux. Voir ce poënie dans le livre de Ma- bilion, Vetera Analecta, édit. Paris, 4615; in-42, 1. 1, p. 388.

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DE CHARLEMAGNE. 77

eut qu'un retard el quelques difficultés plus grandes à surmonter. Dans leur sein, allait recommencer, pour ne plus s'arrêter, le mouvement national, et rien ne s'opposerait plus, comme barrière infranchissable, à la fusion et à la concentration progressive des élémenls nationaux.

Pour la malheureuse Italie, la position fut bien pire. Chez elle, l'œuvre de Charlemagne et des papes avait non-seulement suscité des difficultés nouvelles, non- seulement causé un temps d'arrêt dans l'expansion des forces nationales, mais créé une impossibilité. Un double rôle, étranger à l'œuvre nationale, enlevant Rome à l'Italie, lltalie sans capitale ne pouvait être une nation. Rome, partagée entre sa vaine royauté universelle par l'Empereur et la politique temporelle des papes qui l'enfermait dans les étroites limites de l'État pontifical, cessait d'être un centre d'attraction pour toutes les parties de la Péninsule ; en sorte que toute tenlative d'unification dut échouer fatalement.

Le sort delà dynastie carlovingienne ftitla première preuve de l'impuissance à laquelle était condamnée l'Italie. Ces princes, bien loin de fonder un établisse- ment durable, ne purent empêcher ni les déchire- ments intérieurs et les guerres civiles toujours renais- santes, ni les empiétements des petits et grands sei- gneurs qui, chaque jour, se fortifiaient contre la royauté, ni les invasions des barbares qui menaçaient

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7* L'ŒUVRE ÀNTINATIQNALE

de nouveau la civilisation. La dissolution de tout lien social fut. le résultat définitif de la conquête carloyin- gienne.

Quand cette dynastie s'éteignit, par la déposition de Charles le Gros, l'autorité, sans passer aux peuples, était tombée des mains royales; au lieu d'un pouvoir centralisé, il ne restait plus que des forces disséminées et toutes locales ; ici, un comte tout puissant, là, un évêque ; ailleurs, un duc ou un marquis. Cette période, qui avait occupé plus d'un siècle, était entièrement perduç pour l'œuvre nationale.

Et cependant, des conditions toutes particulières avaient semblé favoriser cette œuvre nationale. L'Italie eut en effe| la bonne fortune d'être gouvernée pendant vingt-six ans par un prince bon, vertueux et brave. Tous les historiens s'accordent à dire que, sous le long règne de Louis II, l'Italie fut moins malheureuse que les autres parties de l'Empire. Sous cette administration paternelle, la vie et l'activité se ranimèrent, les cam- pagnes commencèrent à se repeupler, et les vertus guerrières se retrempèrent au contact des armes fran- çaises. Un moment, on put croire que cette prospérité ouvrait à l'Italie une ère d'ascension nationale. La chute n'en fut que plus douloureuse.

C'est que les deux institutions antinationales étaient toujours comme deux plaies incurables, l'Empire et la papauté temporelle.

Ces princes carlovingiens,, empereurs ou préten- dants à l'Empire, au lieu de donner tous leurs soins

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DE CHARLEMAGNE. 79

aux affaires du royaume, étaient occupés sans cesse pu à disputer la couronne impériale à leurs compéti- teurs, ou à défendre leurs vastes États toujours prête à se dissoudre.

Les papes, de leur côté, intéressés tout à la fois à faire élire un empereur de leur choix afin de régner par lui sur le monde, et à paralyser le roi d'Italie dans son œuvre nationale toujours menaçante pour le pou- voir temporel du saint-siége, intervenaient en les en- venimant dans les querelles de succession à la double couronne. Leur politique d'expédient et d'équilibre les portait tantôt vers les princes français, tantôt vers les princes germains, prolongeant les gqerres entre les prétendants ou en suscitant de nouvelles, entretenant partout la division, empêchant que rien de solide et de permanent ne se fondât, soit par rapport à l'Empire, soit par rapport au royaume italien.

VI

Et la malheureuse Italie, théâtre inévitable de ces luttes incessantes, partagée entre le préjugé du droit impérial, le respect de l'autorité pontificale, l'intérêt du royaume national et les prétentions des seigneurs qui tendaient à la morceler, ne savait plus démêler, au milieu de tant d'aspirations et de mouvements con- tradictoires, son véritable intérêt et le but légitime de ses révolutions. Tout sentiment national finissait ainsi par se perdre, tous les liens sociaux se relâchaient;

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80 LES SARRASINS DEVANT ROME.

nul pouvoir universellement reconnu et respecté ne protégeait plus la Péninsule contre les invasions des barbares.

Aussi les Sarrasins s'y jefèrent-ils comme sur une proie et y commirent-ils presque impunément d'af- freux ravages. Pendant qu'à l'Ouest les barbares du Nord profitaient des querelles qui déchiraient l'em- pire de Charlemagne, et, bravant ses faibles succes- seurs, remontaient la Seine et menaçaient la capitale du royaume des Francs, les Sarrasins s'emparaient de la Sicile, puis des provinces maritimes de la terre ferme, ruinaient les villes tout le long des côtes, ra- saient Civita-Vecchia, chassaient devant eux les popu- lations terrifiées, et enfin arrivaient jusqu'aux portes de Rome, pillaient les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul hors des murs, et semblaient déjà maîtres de la ville éternelle.

Mais là, le flot des barbares rencontra une digue infranchissable. Les Sarrasins, arrêtés par l'attitude énergique du pape nouvellement élu, Léon IV, ou plutôt vaincus par la majesté de Rome chrétienne, se retirèrent d'eux-mêmes. Ce fut un bonheur qu'au mi- lieu de l'anarchie universelle, en l'absence de toute puissance politique forte et redoutée, veillât en un point du monde le représentant inviolable du droit nouveau. Une fois encore, la Rome des papes sauva la civilisation.

L'héroïque pontife ne se borna point à éloigner l'en- nemi de sa capitale ; après avoir fortifié Rome, entouré

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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. 81

de murailles le mont Vatican, depuis lors cité Léonine , rebâti Civita-Vecchia , il unit les armes des Romains à celles de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, courut au se- cours d'Ostie et mit en fuite la flotte des Sarrasins.

Le péril était conjuré pour le monde chrétien ; mais la situation de l'Italie restait la même, aussi incertaine, aussi anarchique, et les Sarrasins occupèrent long- temps encore quelques points du littoral, sortes de repaires d'où ils guettaient le moment favorable pour recommencer leurs redoutables invasions.

Nous avons vu échouer tous les essais d'organisation de l'Italie : Hérules, Goths, Lombards, Francs, se son^ succédé sans rien fonder. Le dénoument de chaque tentative, c'est que la Péninsule a fait un pas de plus dans la dissolution et l'anarchie. La dernière de toutes, celle qui avait eu l'origine la plus glorieuse, la domi- nation franque, s'est éteinte dans Pimpuissance et le mépris des peuples.

§ 2. La royauté indigène.

I

Enfin, voici une royauté indigène qui surgit du chaos féodal. Va-t-elle être plus forte, plus nationale? Va-t-elle créer l'ordre à l'intérieur et fermer à tout ja- mais l'Italie aux invasions étrangères?

Le moment semblait favorable : la période des grandes invasions qui avaient poussé tout un monde

i. G

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82 LA ROYAUTÉ INDIGÈNE.

de barbares sur l'ancien monde civilisé est close ; sur les divers points de l'Europe, les peuples ont pris quelque fixité; et, si Ton voit quelques flots attardés de cette marée descendante battre encore les barrières mal assurées des États naissants, les envahisseurs ne viennent plus en hordes innombrables et dévastatrices, mais en corsaires pillards, s' aventurant avec prudence et incapables de vaincre une résistance un peu sé- rieuse.

Quant aux conditions intérieures de la Péninsule, malgré la déplorable dissolution politique et sociale qu'avaient produite les règnes précédents, la force des choses avait fondu peu à peu les mille fiefs d'Italie en un petit nombre de grandes provinces possédées par de puissants seigneurs; en sorte que l'Italie se trou- vait presque tout entière dans les mains de cinq ou six comtes, ducs ou marquis.

Ces seigneurs, aussi bien que les évoques, sentirent, après la déposition de Charles le Gros, la nécessité d'élever au trône un prince indigène. Entre ces grands possesseurs de fiefs, deux seuls pouvaient prétendre à la couronne par leur puissance, par leurs alliances, par retendue de leurs domaines : le duc de Frioul, Bérenger, maître de la région qui s'étend des Alpes Juliennes jusqu'à l'Âdige, et le duc de Spolète, Guido, qui venait de joindre à ses vastes possessions de l'Om- brie les marches de Camerino et de Fermo.

Le choix tomba sur Bérenger, qui descendait de Char- lemagne par une fille de Louis le Débonnaire.

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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. 85

. Si les Italiens eussent compris leurs véritables inté- rêts, ils se seraient tous groupés autour du trône. Le pouvoir, centralisé dans les mains d'un chef national, s'appuyant sur les sympathies communes, en aurait fini avec les bandes d'aventuriers établis sur ses fron- tières et renouvelant chaque jour leurs déprédations; les Hongrois arrivés par les Alpes orientales eussent été sans peine rejetés au delà des monts, et les Sarra- sins, maîtres des passages des Alpes occidentales, au- raient reculé devant les forces nationales, et enfin, tra- qués dans leur dernier repaire de Frassinetto, ils au- raient disparu pour toujours.

Ce fut le contraire qui arriva. Au lieu de s'unir, les forces nationales se divisèrent plus que jamais. Le rè- gne de Bérenger et de ses successeurs dépassa encore le désordre et l'horreur des époques antérieures, et un écrivain a pu dire que ce « fut le plus haut pé- riode de la désorganisation sociale, celui qui devait amener plus immédiatement une révolution. »

il

L'histoire de ces soixante années n'est pas l'histoire d'un peuple, ce n'est pas même le récit naïf des ori- gines indécises, mais réelles, d'une nation se cherchant elle-même dans le chaos de ses éléments à peine re- connaissables ; c'est le tableau dépourvu d'intérêt des guerres déloyales entre quelques grands qui se dispu- tent la couronne, et des intrigues de quelques femmes

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84 LA ROYAUTÉ INDIGÈNE.

impudiques qui promènent cette couronne comme un jouet sanglant d une tète à une autre, au milieu de la plus effroyable corruption.

D'abord, c'est Guido, duc de Spolète, appuyé sur les Français, que le pape Etienne V oppose à Bérenger soulenu par les Allemands. Battu une première fois par les troupes de Bérenger et d'Amolphe, roi de Ger- manie, Guido remporte à son tour une victoire déci- sive sur les bords de la Trebbia, se rend maître de Pavie une assemblée d'évêques lui décerne la cou- ronne d'Italie, et enfin va se faire couronner empereur à Rome, par le pape Etienne.

Pendant ce temps-là, Bérenger, à la merci de son protecteur allemand, ne conservait plus que l'ombre de l'autorité royale. Arnolphe, accouru à son aide, fit, il est vrai, tourner la fortune des armes; il prit Ber- game de vive force, la mit à feu et à sang, et réduisit à l'obéissance presque tous les seigneurs lombards frappés de terreur ; mais le vainqueur laissa le mal- heureux Bérenger dans l'ombre et garda pour lui le pouvoir.

Puis, ce fut Lambert, fils de Guido qui, déjà associé à l'empire du vivant de son père, disputa la couronne à Bérenger et à Arnolphe. Sa mère, Ageltrude, femme active et courageuse, fit de grands efforts pour relever son parti; enfermée dans Rome elle soutenait la cause de Tanlipape Sergius, elle attendit intrépide- ment Arnolphe qui venait, sur les prières du pape Formose, à la tête d'une puissante armée. Après une

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ROYAUTÉ INDIGÈNE. 85

défense inutile, elle fut obligée d'abandonner la ville à son ennemi. Arnolphe se fil couronner empereur par Formose. Ce prince ne survécut pas longtemps à sa victoire, et son fils Raoul fut chassé de Milan par Lambert. Celui-ci, après avoir passé misérablement les derniers mois de son règne à combattre le marquis de Toscane, Adalbert, excité à la révolte par son am- bitieuse femme Berthe, fille du roi de Lorraine, mou- rut bientôt lui-même dans un partie de chasse.

Bérenger, débarrassé par cette mort de tous ses compétiteurs, reparut sur la scène; mais à peine eut- il ressaisi le pouvoir, qu'il se trouva en face de deux nouveaux ennemis : sur ses frontières les Hongrois, à l'intérieur un nouveau prétendant au trône, Louis de Provence, petit-fils de Louis II, appelé par le propre gendre de Bérenger, le marquis d'Ivrée, qui s'était mis à la tète des mécontents. Après quelques avantages rem- portés contre les Hongrois, il se laissa surprendre par euxsurlesbordsdelaBrenta.Sonarméefutexterminée.

ni

Alors Louis de Provence, profitant de la déroute de son adversaire et du discrédit dans lequel il était tombé, franchit les Alpes, se fait, en passant, nommer à Pavie, roi d'Italie, puis va droit à Rome recevoir des mains de Benoît IV la couronne impériale.

Ce triomphe fut de courte durée. Bérenger recouvra ses États aussi facilement qu'il les avait perdus. Hais,

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86 LA ROYAUTÉ INDIGÈNE.

peu de temps après, Louis reprend de nooveau l'of- fensive et force Bérenger de s'enfuir.

Après cette chute, qui n'est pas !a dernière, le roi d'Italie se relève, surprend son ennemi dans Yérone et le renvoie dans ses États de Provence après lui avoir fait crever les yeux. Il régna pendant quelques années sans obstacle, d'abord avec son ancien titre de roi d'Italie, puis avec celui d'empereur qu'il se fit con- férer, en 916, par le pape Jean X, après la mort de Louis de Provence. Une glorieuse expédition qu'il fit contre les Sarrasins, et à laquelle prit part le pape en personne, ne put préserver Bérenger d'une der- nière épreuve il devait trouver la mort.

En 921, presque tous les grands se soulèvent à l'instigation des propres membres delà famille .royale et offrent la couronne à Rodolphe,îroi de Bourgogne. Bérenger, d'abord vainqueur dans une première cam*. pagne, est trahi par ceux-là mêmes auxquels il avait fait grâce ; encore une fois fugitif et poursuivi à on* trance, il se réfugie à Vérone. Une lutte horrible s'en- gage dans ces malheureuses plaines de la Lombardie des Bourguignons sont venus combattre pour les vassaux rebelles et des Hongrois pour l'empereur qui les a appelés dans sa détresse.

Au milieu de cette guerre acharnée des mit liers d'hommes trouvèrent la mort, sans aboutir à une victoire décisive pour l'un ou l'autre des com- pétiteurs, Bérenger périt de la main d'un miséra- ble nommé Flambert qu'il avait comblé de ses bien-

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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. 87

faits, même après la découverte de son odieux projet. Rodolphe, déjà couronné roi à Pavie par ses parti- sans, rentra en Italie sans obstacle; mais son règne ne fut pas de longue durée. Une femme ambitieuse, Hermengarde, veuve du marquis dlvrée, qui, par ses galanteries et ses intrigues tenait à ses pieds presque tous les seigneurs, souleva contre Rodolphe tout le royaume. Ce prince, après avoir vainement essayé d'échapper aux pièges que lui tendaient les perfidies d'Hermengarde, trop faible d'ailleurs pour disputer longtemps la couronne au redoutable concurrent qu'appelait le vœu presque unanime des grands vas- saux, prit le parti de repasser les Alpes sans esprit de retour.

IV

Le nouvel élu était Hugues, marquis de Provence» fils deBerthe et frère d'Hermengarde; par sa mère, il descendait du roi de Lorraine Lothaire, et, par sa sœur, il était frère utérin des princes de Toscane. Comme il arrive pour le châtiment et l'enseignement des peuples après toute période anarchique, l'Italie , effrayée de sa propre mobilité et découragée par ses agitations sté- riles, s'était donné un maître plutôt qu'un roi.

Hugues fut un tyran comparable aux plus exécrés dont l'histoire a gardé les noms; pendant un règne qui ne dura pas moins de vingt ans, il donna à la mal- heureuse Italie le spectacle de tous les vices publics et

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88 ROYAUTÉ INDIGÈNE.

privés. Cruel, hypocrite, débauché, sans scrupules comme sans remords, ne respectant ni les droits de l'amitié ni les liens du sang, ne connaissant aucun frein ni à ses passions .brutales ni à son ambition, il immolait sans pitié tout ce qui faisait obstacle à ses desseins ; ne consultant que son intérêt ou son caprice, ce renard couronné ', comme l'appelle Muratori, se faisait un jeu d'enlever les fiefs aux titulaires pour en investir ses bâtards et ses séides.

Presque tous les postes de l'État se trouvèrent bien- tôt occupés par des étrangers avides et corrompus comme le maître. Les riches abbayes, dont il faisait des apanages pour ses maîtresses, devenaient des lieux de débauche; les dignités ecclésiastiques étaient li- vrées à des hommes grossiers et dépravés qui avilis- saient le sacerdoce ; et ainsi les mœurs publiques, qui déjà avaient tant souffert de l'anarchie des règnes pré- cédents et des désordres non moins déplorables qui déshonoraient la cour pontificale, finirent par tomber T sous le régime abrutissant de la tyrannie, au dernier degré de brutalité et de corruption.

Cependant ce prince, dont la politique aurait pu fournir à Machiavel l'idéal de son trop fameux gou- vernement, allait devenir la preuve vivante que la tyrannie bâtit sur le sable. Comptant sur l'impunité que lui offre la terreur qu'il inspire à ses ennemis, il s'empare des États du marquis d'Ivrée et du duc de Spolète; il ravage à plusieurs reprises la province ro- maine, et renouvelle incessamment ses attaques con-

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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. W

tre cette ville toujours convoitée qui avait été un mo- ment la capitale de son royaume. Mais tous ses efforts sont repoussés par l'énergique défense du consul Àlbéric. Enfin, mettant le comble à sa cynique audace, au lieu d'expulser à tout jamais les Sarrasins qu'il a traqués et vaincus dans leur dernier repaire de Fras- sinetto, il les établit dans le Frioul, abandonnant cette malheureuse province aux brigandages de ces étranges sujets, dontil prétend faire les gardiens de sa frontière des Alpes.

A l'heure même le tyran croit tenir sous ses pieds ses ennemis tremblants et ses peuples épuisés, une insurrection formidable éclate et gagne comme un incendie tout le royaume. Hugues, précipité du faîte de sa puissance, va cacher en Provence, sous le froc du moine, ses trésors dérobés et son humiliation.

Avec ce prince périssait, au moins moralement, la royauté indigène ; elle avait fait sa double preuve d'im- puissance par l'anarchie du règne de Bérenger et les horreurs du despotisme de Hugues. Pendant quelques années encore, l'Italie va se traîner misérablement dans cette ornière de servitude et d'abjection si pro- fondément creusée par la tyrannie de Hugues. Bé- renger II, marquis d'Ivrée, après avoir fait périr par le poison son bienfaiteur Lothaire confié à sa tutelle, renouvela tous les crimes du règne précédent ; jus- qu'à ce qu'enfin les grands et le peuple, également ré- voltés de ses cruautés et de son avarice, appelassent comme un libérateur Othon de Bavière; ce prince

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90 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.

vint recevoir à Milan la couronne de fer, puis à Rome la couronne impériale.

C'est ainsi qu'en l'année 962, l'Italie, n'ayant pu vivre de sa propre vie, se constituer et grandir sous un gouvernement indigène, tombait sous la domina- tion des empereurs d'Allemagne.

g 3. Insuccès de toutes les tentatives nationales.

L'historien a peine à respirer au milieu de ce dédale- d'événements qui se croisent, de princes qui se dispu- tent la couronne, de mouvements désordonnés qui se neutralisent, sans qu'au-dessous de cette agitation stérile apparaisse la moindre lueur d'une espérance nationale, en réserve pour un avenir même lointain. Ce n'e3t pas, nous l'avons déjà déclaré, que ces *peu-> pies italiens, comme tous les peuples du monde, n'aient le désir d'une patrie commune. Ce que nous voulons dire, c'est que jusqu'ici nous n'avons pu sai- sir, à travers les ténèbres, les luttes, les révolutions quotidiennes qui font un vrai chaos de cette histoire italienne, aucun fait social, aucune institution, aucun pouvoir général ou local qui puisse donner ou promet* tre quelque ensemble aux forces disséminées de la' Péninsule, un centre d'activité à toutes les aspirations nationales.

C'est là, c'est cet éparpilleraient des forces sociales,

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INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES. 91

c'est celte eipérience en quelque sorte fatale sortant de toute révolution comme de tout gouvernement, qui semble condamner FItalie à une division éternelle; c'est ce qui jette ces malheureuses populations dans des découragements si profonds et des défaillances si pro* longées, bien plutôt que l'anarchie ou le despotisme qu'elles traversent alternativement.

Mais d'où vient cet avortement successif et fatal de toutes lés tentatives d'organisation? Plusieurs fois déjà, nous avons vu l'Italie, en avance sur toutes les Rations de TEurope, présenter, autant que le compor- tait l'état social de cette époque barbare, les conditions extérieures qui permettent à tout gouvernement nor- mal de saisir et de diriger les éléments de l'œuvre na- tionale. Et toujours nous avons abouti au même dé- nomment : la dissolution plus complète de tout lien politique et social.

Les détracteurs anciens et moderne's de l'Italie et même souvent ses amis sincères ont attribué à un vice inhérent à la race italienne, à sa mobilité, à s®ft inconstance, à son impatience de tout frein, cette im- puissance radicale qu'elle a toujours montrée par rap-^ port à son organisation nationale. Nous n'avons pas attendu la renaissance de ce peuple, qui s'accomplit sous les yeux étonnés de l'Europe, pour protester con- tre ce jugement porté sur la race italienne.

Nous avons dit et nous affirmons de nouveau que les causes qui ont empêché toute tentative nationale d'aboutir étaient étrangères à toute question de race,

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92 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.

de caractère et d'aptitudes. Dans la période de l'inva- sion des barbares, nous avons vu quel grand intérêt providentiel avait suspendu en Italie l'œuvre nationale. Cette période des invasions achevée, si l'Italie n'entre pas résolument et efficacement comme tous les autres peuples, dans la voie de l'unification, c'est que deux principes également opposés à toute idée nationale, l'empire et la papauté temporelle, ont pris possession de la Péninsule et vont dominer désormais tous les événements. Princes, peuples, papes, évoques, comme entraînés par un double mirage, vont se heurter sans cesse à l'une ou l'autre de ces deux pierres d'achoppe- ment.

Pour lés Italiens, l'idée de la patrie, même quand elle enfantera des héros sur les champs de bataille ou dans la cité et des merveilles dans le domaine des arts, des lettres, des sciences, ira se confondre et s'annu- ler dans l'illusion du saint -empire. Pour la cour romaine et pour tout le clergé, que peut être la patrie italienne, quand la ville éternelle, transformée en sou- veraineté pontificale, devient le centre matériel de la monarchie universelle de l'Église? Pour les princes qui se disputent la couronne de Monza, que peut être l'œuvre nationale, quand, à Rome, les attend la cou- ronne des Césars?

Même dans cette dernière période que nous venons de traverser, que l'histoire a nommée le royaume ita- lien et qui est en effet le premier essai d'un gouverne- ment indigène, l'intérêt national joue un rôle fort se-

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INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES. 93

condaire dans les préoccupations des personnages qui occupent la scène. Bérenger, Guido, Lambert, Arnol- phe, Louis de Provence, Rodolphe, Hugues, ne croient rien tenir, tant qu'ils n'ont pas reçu le titre d'empe- reur.

il

D'ailleurs, se trouvât-il quelqu'un de ces princes plus touché que les autres des intérêts de son royaume et disposé à sacrifier une vaine gloire à la prospérité et à la grandeur de l'Italie, il y aura toujours à côté une puissance qui veille et qui mettra en jeu tous les moyens de séduction pour paralyser ces intentions patriotiques en rendant irrésistible l'appât de la di- gnité suprême. C'est qu'en effet, dans la main des papes, la couronne impériale est un moyen toujours prêt pour détourner le roi-empereur de toute œuvre sérieuse d'organisation nationale qui finirait par en- glober leurs États pontificaux, ou pour lui opposer quelque prétendant, dans le cas son pouvoir pren- drait en Italie une assiette trop solide.

Dans les intrigues et les complots qui font surgir à chaque instant de nouveaux compétiteurs à la royauté et à l'empire, nous trouvons toujours les manœuvres de la cour romaine. Il suffit de jeter les yeux sur le règne si tourmenté de Bérenger.

Ce prince, assurément, rencontra dans l'état même des provinces italiennes, dans la puissance féodale des

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94 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.

seigneurs, des difficultés fort graves, sans compter deux ennemis redoutables, les Sarrasins et les Hon- grois attachés aux flancs de son royaume. Mais les, vic- toires qu'il sut remporter quelquefois sur ces barbares, malgré l'indiscipline de ses troupes, la persévérance qu'il montra dans ses longues luttes contre ses vas- saux révoltés, autorisent à croire qu il eût pu poser les bases d'un établissement durable, si à ces difficultés, qui étaient communes à l'Italie et à toutes les contrées de l'Europe, ne s'en étaient jointes d'exceptionnelles.

Ce ne fut pas assez qu'au lendemain de l'élection de Bérenger, un synode d* évoques réunis à Pavie dé- férât la couronne à Guido, et que Je pape Etienne con- firmât ce choix et élevât à la dignité impériale ce pre- mier compétiteur. Bientôt le successeur d'Etienne, Formose, bien qu'il eût lui-même associé à l'empire le fils de Guido, Lambert, jugea bon de susciter à Bérenger un troisième compétiteur, Arnolphe, roi de Germanie. Ce dernier était entré en Italie à la tête d'une armée, comme allié de Bérenger ; à ce titre, il occu- pait les principales places du royaume. Formose, peu soucieux des intérêts de l'Italie, et uniquement préoc- cupé de se créer des auxiliaires contre l'antipape Ser- gius, offrit la couronne impériale à Arnolphe, favori- sant ainsi et consacrant la trahison de ce prince contre celui qu'il était venu secourir.

C'est également à Rome que furent ourdies les intri- gues qui, plus tard, amenèrent en Italie un nouvel adversaire de Bérenger, Louis de Provence. En ce mo-

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ment, le plus triste dans l'histoire de la papauté, la tiare était à la merci de quelques femmes indignes. L'ambitieuse Berthe, qui était l'âme de la conspiration permanente des seigneurs contre Bérenger,. poussa au trône pontifical Benoît IV qui fut entre ses mains un instrument docile ; puis, une fois maîtresse de disposer à son gré de la couronne impériale, elle put sans ol> stacle la faire poser sur le front du roi de Provence.

Si nous parcourions pas à pas ce long règne de Bérenger et ceux qui le suivirent, jusqu'au réveil des cités italiennes, au milieu du onzième siècle, sous la domination des empereurs allemands, nous rencon- trerions à chaque instant les effets désastreux de cette politique antinationale qui subordonne la cause de l'Italie aux vues étroites de la cour pontificale, A Rome, viennent aboutir, non point toutes les forces vives du pays pour y recevoir une impulsion nationale, mais tous les fils des intrigues qui divisent la Péninsule.

m

Et qu'on remarque la logique des choses humaines, logique vengeresse qui fait de l'institution la plus sainte une source de calamités, dès qu'on l'a viciée dans son essence. La papauté, cet admirable principe d'unité parmi les hommes, la papauté gardienne vénérée et dispensatrice de la semence évengélique au milieu des ténèbres et des désordres du monde bar- bare, la papauté qui a tant de fois sauvé Rome et avec

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36 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.

Rome la civilisation, est tombée de faiblesse en fai- blesse, de chute en chute, au dernier degré de l'avilis- sement, entre les mains d'ambitieux et de courtisanes.

Pourquoi? parce que les apôtres du Libérateur ont rêvé une domination toute matérielle, parce qu'on a voulu faire de la chaire pontificale un trône sembla- ble aux trônes de la terre. Il n'y a pas deux siècles que la papauté a conclu son pacte avecCharlemagne, il y a à peine un siècle que les trop fameuses donations des rois francs sont devenues le titre d'une véritable sou- veraineté temporelle, et déjà le saiitf-siége, amoindri, abaissé, subordonné aux vicissitudes d'une misérable province, inféodé à quelques familles puissantes qui, dans Rome, se disputent la tiare, est devenu un objet de scandale et de douleur pour l'Église et un foyer d'intrigues qui déchirent le sein de l'Italie.

Cette première épreuve aurait suffire pour éclai- rer à la fois les Italiens et les chrétiens sur le vice d'une institution qui produisait des effets aussi funestes; mais les préjugés qui ont pris racine dans l'esprit de domination d'un peuple qui se croit fait pour l'empire du monde, ou dans le zèle mal entendu d'une caste sacerdotale, survivent à de longues épreuves. Ceux que nous déplorons ici devaient durer dix siècles, et encore aujourd'hui ils pèsent sur le monde. L'illusion du saint- empire et la chimère non moins funeste de la papauté temporelle rendront stérile la période brillante des républiques italiennes, comme elles ont rendu stérile la période du royaume.

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INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES. 97

L'objet de ce livre, nous l'avons dit, ce n'est pas de faire une histoire d'Italie, pas plus qu'une histoire de l'empire ni une histoire de la papauté temporelle, mais de signaler les causes qui ont empêché l'Italie de devenir une nation. Ces causes, nous les avons saisies à leur point de départ, et nous en avons constaté les premiers effets. Nous verrons la papauté temporelle et l'illusion du saint -empire exercer une influence éga- lement désastreuse sur les siècles qui vont suivre.

Mais avant de voir de plus près à l'œuvre ces deux institutions, il importe de jeter un regard d'ensemble sur cette période qui nous a conduits au seuil du moyen âge, période des invasions dont les Normands, les Sar rasins et les Hongrois sont les dernières épaves.

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CHAPITRE V

BUT PROVIDENTIEL DE L INVASION DES BARBARES.

I

Quand on embrasse d'un coup d'œil cette période de l'histoire italienne occupée tout entière par les bar- bares qui se ruent sur cette malheureuse terre, se suc- cédant sans rien fonder, ajoutant ruines sur ruines, et qu'on n'aperçoit que la surface de ce mouvement de va-et-vient à travers la péninsule, on est saisi d'un grand trouble ; la philosophie de l'histoire ne voit rien dans ce chaos que des agitations sans but, un travail de décadence et de dissolution, au lieu d'un travail d'enfantement. Ce trouble de l'historien augmente en présence des résultats négatifs des premières tenta- tives, faites par les Italiens, d'un gouvernement indi* gène et d'une organisation politique, après la retraite définitive des barbares;

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BUT PROVIDENTIEL DES INVASIONS. 99

Nous avons indiqué la cause providentielle qui, se- lon nous, empêcha ces hordes, presque toutes héréti- ques, qui dénaturaient et corrompaient le christia- nisme en l'adoptant, de prendre racine dans le sol ita- lien et d'y fonder des établissements durables ; nous avons dit comment la papauté, gardienne fidèle de la doctrine libératrice, en mettant Rome hors de l'atteinte des barbares qui tentèrent les uns après les autres de faire de l'Italie un royaume, sauva à la fois l'unité de l'Église et les principes de la civilisation moderne; comment entin Rome, pendant toute cette période des invasions, manquant à l'Italie, tout travail national dut être fatalement suspendu dans la péninsule.

Ainsi l'Italie avait été sacrifiée au double intérêt du monde chrétien. Destinée, singulière d'un peuple qui livre son sol,, ses richesses, son nom, à des hordes conquérantes auxquelles pourtant il restera étranger et hostile malgré des siècles d'occupation! Nulle fu- sion ne s'opérera entre les vainqueurs et les vaincus. L'Italie, quoique domptée et épuisée en apparence, re- jettera successivement les conquérants hors de son sein, comme ia mer rejette sur le rivage tout ce qui n'appartient pas à ses abîmes.

Mais alors, pourquoi ces invasions incessamment renouvelées? Pourquoi ces longues et impuissantes occupations? Sont-elles sans but, sans utilité? sonl^elles des tentatives perdues pour l'Italie et pour le monde? Partout ailleurs, nous l'avons déjà constaté, l'invasion a un but et un résultat; un mélange régénérateur

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100 BUT PROVIDENTIEL

s'opère entre l'ancien peuple et le nouveau pour former une seule et même nation : « La France est tout en- tière aux Francs, l'Espagne aux Goths; les autres ré- gions sont occupées par les peuples qui régnent. Chaque nationalité forme un État un et indivisible qui em- brasse dans un même système les indigènes et les bar- bares, les sujets et les rois. » *

En Italie, rien de pareil. Les barbares posent un moment leur tente dans ces champs d'une fécondité merveilleuse, puis s'éloignent sans regarder derrière eux. Que sont-ils donc venus faire? Est-ce un vain hasard qui les a poussés et une aveugle destinée qui les repousse? Sont-ils venus comme ces nuées de sau- terelles qui s'abattent sur des moissons splendides, les dévorent jusqu'à la racine, et disparaissent sans laisser d'autres traces de leur passage qu'une immense dé- vastation? L'Italie, en faisant le sacrifice de sa natio- nalité, aurait-elle livré à la fois ses puissances intimes, sou génie, sa substance? aurait-elle été atteinte aux sources mêmes de la vie? On pourrait le croire, à voir la stérilité des premières épreuves, dès qu'elle veut essayer de marcher seule, après la période des inva- sions. Va-t-elle ainsi, épuisée et impuissante, traverser les siècles sans gloire et sans vertu?

II Les événements répondent pour nous. A cet état

4 Ferrari, t T, p. 41

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DE L'INVASION DES BARBARES. 401

d'affaissement et de prostration succède un effort pro- digieux, enthousiaste, capable de soulever tout un monde. Comme si tout devait être exceptionnel sur cette terre italienne, la vie va tout à coup éclater dans ce corps en dissolution. Il n'y a point de nation ita- lienne, c est-à-dire un système politique unitaire dont toutes les parties convergent autour d'un centre com- mun; mais chaque point de cette terre féconde va s'animer, s'épanouir, porter des fruits glorieux. Pen- dant quatre siècles, l'histoire des républiques ita- liennes sera l'une des périodes les plus vivantes et les plus brillantes de l'histoire de l'humanité. A ce mo- ment, ne regardez que la surface, vous ne voyez pas une Italie. Mettez la main sur le cœur de ce peuple, vous sentirez vivre une âme italienne.

Qu'est-cequi a produit le miracle de ce réveil, quand on croyait l'Italie morte et dissoute? Le passage des barbares sur ce sol inépuisable n'était- il donc funeste qu'en apparence? Le sacrifice de l'Italie comme nation ne devait-il être que temporaire, et, au-dessous des envahissements, des divisions et des dissolutions su- perficielles, le moi italien reste-t-il impérissable?

C'est ici, si l'on veut avoir la clef de la civilisa- tion moderne, qu'il faut saisir le but providentiel de ce rendez-vous général des barbares sur la terre ita- lienne.

En Italie, les barbares ne viennent pas comme sur les autres points de l'Europe pour former une nation nouvelle en se mêlant au peuple indigène. C'est ailleurs

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102 BUT PROVIDENTIEL

qu'ils iront définitivement s'asseoir et fonder des na- tions.

Mais leur passage dans la péninsule n'est point un vain hasard. Ce rendez-vous général des peuples bar- bares a une portée immense. Ils viennent sur ce sol inviolable se mettre en contact avec la doctrine libé- ratrice, s'imprégner des principes de l'Évangile. Ils s'inclinent en passant devant la ville éternelle, ils sen- tent la supériorité de la civilisation qu'ils traversent. Après avoir essayé vainement d'asservir l'Italie, ils finissent par s'éloigner. Mais, quelle que soit la bruta- lité de leurs mœurs, ils ont reçu le baptême de la foi nouvelle; ils emportent des germes de civilisation qu'ils iront déposer sur une autre terre ; et ces germes s'y développeront pour former des nations chrétiennes.

On a cru expliquer ce mouvement de tous les peu- ples du monde vers l'Italie par l'attrait irrésistible de son beau ciel, de son climat incomparable et de sa merveilleuse fécondité.

C'est mettre une cause bien futile à la place d'une grande cause.

Si Ton veut dire que l'Italie, cette terre de prédilec- tion, dont la nature semble avoir voulu faire le résumé de toutes les beautés et de toutes les harmonies de la création, était prédestinée à ce grand rôle qui a fait d'elle le centre de l'unité du monde, c'est la vérité.

Aussi a-t-elle été en quelque sorte le creuset sont venus se fondre, se combiner, se mûrir, tous les éléments de la civilisation.

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DE I/INVÀSION DES BARBARES. 103

III

En effet, ce rendez-vous des peuples barbares sur le sol italien n'avait pas seulement pour but de les trem- per dans la foi nouvelle, afin qu'ils allassent fonder des nations chrétiennes dans toute l'Europe. En même temps que l'Italie rend aux sociétés en voie de se re- constituer l'inappréciable service de conserver la pu- reté de la doctrine évangélique, elle est le champ d'épreuve viennent se préparer tous les éléments du monde nouveau.

A ce point de vue, le passage des hordes du Nord, bien loin d'être un événement désastreux, fut un évé- nement providentiel. Chaque peuple, même le plus barbare, vient apporter son tribut à l'œuvre de recon- struction qui commence. Le Christ n'était pas le repré- sentant d'un peuple ou d'une race ; il était le repré- sentant de l'humanité. La civilisation qui devait sortir de l'Évangile n'était la continuation exclusive ni de la civilisation des Juifs, ni de la civilisation des Grecs, ni de la civilisation des Romains. C'était l'émancipation universelle, c'était le triomphe de tous les droits de l'humanité dans l'individu et dans le corps social.

Jusqu'à l'avènement du Christ, ces droits ne s'étaient conservés pleinement en aucun lieu, chez aucun peu- ple. En cela, comme en toutes choses, la vérité était disséminée par toute la terre, lambeau par lambeau, obscurcie et dégradée.

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104 BUT PROVIDENTIEL

Pour refaire la théorie d'un état social les lois de l'éternelle justice eussent réglé les rapports des divers membres entre eux et de chacun avec l'autorité publi- que, il eût fallu recueillir sur tous les points du globe les vestiges du droit naturel, à peine reconnais- sablés dans les traditions confuses de l'humanité. Toute la sagesse antique n'a pas suffi à cette tâche im- possible. Sans parler des législateurs proprement dits, les Lycurgue, les Solon, les Numa, dont le génie dut tenir compte aussi bien des préjugés religieux et des iniquités sociales que des lambeaux de vérité restés impérissables dans la conscience des peuples, les phi- losophes eux-mêmes, ou plutôt les utopistes qui essayèrent de reconstruire une société modèle, en lui donnant pour unique base ces vérités impérissables dégagées de tout leur grossier alliage, montrèrent bien par le résultat la vanité de leurs tentatives. Les tristes réalités de ces époques de ténèbres les entouraient comme d'un voile et entravaient l'essor de leurs aspi- rations vers l'idéal. Toutes ces œuvres, même les plus sublimes, qui croient atteindre aux régions de la vé- rité et de la justice éternelle, n'ont pas d'autre fon- dement que les iniquités sur lesquelles reposent toutes les sociétés païennes, l'esclavage, le rôle subalterne de la femme dans la famille et dans l'État, le régime des castes, l'intolérance religieuse, etc., etc.

Pour opérer au milieu de cette confusion de toutes choses un triage rigoureux entre la vérité et le men- songe, pour saisir dans les profondeurs de la con-

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DE L INVASION DBS BARBARES. 105

science humaine oblitérée et dans le chaos des insti- tutions politiques les traces disséminées du véritable droit social, et réunir ces éléments reconquis en une magnifique synthèse, il eût fallu entre les mains du philosophe législateur un flambeau supérieur qui dirigeât sa marche et donnât l'éclat de l'évidence aux pâles lueurs qui accusaient si vaguement les principes d'éternelle justice. L'entreprise était au-dessus des forces humaines. Le christianisme seul devait la réa- liser, non pas en reconstruisant l'édifice social tout d'une pièce, mais en mettant l'humanité en possession de la véritable doctrine religieuse et morale qui con- tenait tous les germes d'une complète régénération sociale. C'est à la science humaine, nous l'avons déjà dit, aidée du temps et de l'expérience, qu'il appartien- dra d'opéreç progressivement l'œuvre sociale du Christ. Et pour assurer l'accomplissement de ses grands desseins sur le monde, Dieu ne s'est pas contenté de lui donner les lumières de son évangile, il a voulu rassembler de tous les points de la terre les matériaux que les générations mettront en œuvre pour l'édifica- tion de la société nouvelle; c'est pourquoi tous les peu- ples apportent leur tribut à l'œuvre commune.

IV

L'Italie fut, comme au temps de Rome païenne, le rendez-vous général et le champ d'épreuve. Dans la

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106 BOT PROVIDERTIEL

Rome des Césars, les peuples, successivement vaincus et absorbés, avaient apporté tout leur bagage d'er- reurs, de préjugés, de religions absurdes, pour que tout fût tranché du même coup et que le terrain fût dé- blayé. Dans l'Italie chrétienne, les peuples, poussés par une force irrésistible, apportent la part, si dénaturée, si travestie qu'elle soit, de vérité, de justice, qu'ils ont conservée dans leur vie sociale, afin que rien de ce qui est humain ne soit négligé dans l'œuvre de re- construction universelle.

Or, dans la civilisation grecque et romaine qui ré- sumait toutes les conquêtes sociales de l'ancien monde, si l'être social, le citoyen, s'était élevé à de grandes ef belles proportions, l'être humain n'était compté pour rien. Ce n'était pas l'homme qui portait en lui-même sa valeur, ses droits, sa dignité ; tout cela résidait dans le personnage politique tel que l'avait dé- fini et classé la constitution de son pays. Ce n'était pas la nature qui faisait cette personne sociale, c'était la loi, c'est-à-dire l'intérêt du plus fort, déguisé sous le nom de raison juridique. On eût dit que la société avait pour but, non pas de fournir à l'individu les moyens d'accomplir pleinement lfes lois de sa nature, mais d'anéantir en lui l'être primordial, pour lui sub- stituer un être nouveau de création nationale. Heureux si, dans ce corps social qui le saisissait et le transfi- gurait, le hasard marquait sa place en un rang privi- légié; trois fois misérable si le sort le reléguait aux derniers degrés de l'échelle.

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DE L'INVASION DES BARBARES. 407

Plus ces sociétés païennes se civilisaient, plus elles ajoutaient d'éléments factices à ce personnage de con- vention appelé citoyen ; en sorte que ces perfectionne- ments et ces progrès, au lieu de tendre à rétablir l'homme dans son indépendance et sa dignité natives, l'en éloignaient de plus en plus.

C'est ce qui a donné naissance à Terreur sont tombés quelques philosophes du dernier siècle qui, ne voyant rien que de conventionnel et de factice dans les sociétés humaines, en ont conclu que l'état naturel de l'homme n'était pas l'état social. Et cette erreur a été le point de départ de systèmes politiques qui, par un circuit, font inévitablement revivre tous les inconvé- nients des sociétés antiques.

D'après cette théorie, la vie sociale étant pour T homme toute volontaire et l'organisation sociale en- tièrement de création humaine, la convention, prenant pour base l'intérêt des plus forts ou des plus nom- breux, règne en souveraine; et alors, que deviennent la liberté individuelle et les droits supérieurs de la conscience? L'homme moderne, comme autrefois le citoyen de Sparte ou de Rome, saisi tout entier par cette société dont il est censé un membre volontaire, devient corps et âme l'esclave de la loi ; et s'il plaît au souverain d'étendre celte loi aux choses religieuses, comme garantie de l'ordre social, le citoyen lui doit res- pect et obéissance. Une fois les dogmes officiels fixés et proclamés, quiconque ne s'y soumet pas est rebelle, et comme tel passible des sévérités de la justice de

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108 BUT PROVIDENTIEL

son pays. Le souverain « peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable.... Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dog- mes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort1. »

C'est ainsi que la science politique, après s'être crue obligée de cesser d'être chrétienne pour délivrer l'homme de toutes ses entraves, lui en crée de nouvel- les, et n'imagine rien de mieux que les théories gou- vernementales de la civilisation païenne.

L'étude des sociétés antiques et de leurs constitu- tions artificielles a conduit dans ces derniers temps tout une école historique à une autre erreur non moins grave sur les origines de la liberté moderne. Mécon- naissant le caractère essentiellement libéral de la ré- volution chrétienne, on a voulu chercher dans les fo- rêts de la Germanie le point de départ de ce mouve- ment émancipateur qui tend à replacer le citoyen, vis-à-vis des pouvoirs publics, dans des conditions d'indépendance et de dignité personnelles.

ïl faudrait ainsi, pour retrouver la chaîne de nos véritables traditions libérales et nationales, rayer d'un trait de plume tous les travaux historiques qui, s'ap- puyant sur le témoignage de vingt générations, ratta-

1 Rousseau, Contrat social, liv. IV, ch. vm.

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DE L'INVASION DES BARBARES. 109

chent 89 au Calvaire ; il faudrait nier et l'immense secousse que reçut le monde à l'apparition seule de l'idée chrétienne, et les espérances sublimes qui firent tressaillir tous les déshérités de la terre à la voix des premiers apôtres du Nazaréen, et le travail de ré- novation sociale, désordonné à la surface, mais intime et continu, qui suivit la prédication évangélique, et la constitution si démocratique, si libérale et si frater- nelle de TÉglise avant que cette institution fût altérée et corrompue par les alliances funestes du clergé avec les pouvoirs politiques; il faudrait enfin nier Faction créatrice de la nouvelle puissance spirituelle qui, au moyen âge, du milieu des ruines du monde ancien, fit surgir la commune chrétienne, c'est-à-dire le pre- mier essai rudimentaire d'une société tous les hommes sont réellement les membres solidaires d'une même famille devant la loi humaine, comme ils le sont devant Dieu l.

Mais, tout en déplorant cette aberration historique qui prétend donner à la civilisation moderne pour promoteurs et pour patrons, non le Christ, mais les druides, prenons garde à notre tour de manquer à la justice en niant la part de vérité qui a pu conduire des esprits éminents à cette étrange méprise. Ce qui est certain, c'est que la civilisation païenne, à mesure qu'elle se perfectionnait, annulait l'homme d'autant plus qu'elle grandissait le citoyen; c'est que, pourtrou-

1 Voir sur ce sujet d'excellentes pages dans le dernier livre de M. F. Huet, Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas- Demoulin.

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110 BUT PROVIDENTIEL

ver quelque indépendance individuelle, quelque senti- ment sinon de dignité, au moins de valeur person- nelle, il fallait les chercher dans les peuplades à moi- tié sauvages que n'avait pas conquises la civilisation.

Assurément ces hordes barbares, pas plus que les nations policées, ne connurent la vraie liberté, qui ne devait visiter le monde qu'après l'affranchissement de l'âme humaine par le Christ ; mais cette indépendance, toute brutale et violente qu'elle fût, était une protes- tation de la nature contre la loi de convention : dans cet être indomptable que n'avaient pas saisi et en- chaîné les mille liens du monde policé, se conservait, quoiqu'à l'état de manifestation grossière, tout un côté de la personnalité humaine annulé par la civili- sation. Ce sentiment de la liberté individuelle dans le barbare n'avait rien de commun avec le sentiment de la dignité et des droits de l'homme chez le chrétien du dix-neuvième siècle, il n'excluait pas les inégalités so- ciales et l'impitoyable immolation du faible par le fort ; ce n'était que l'indépendance et la dignité individuelle au profit de quelques-uns ; mais, tel quel, ce sentiment avait sa racine dans un élément essentiel de la nature humaine, trop méconnu par la civilisation grecque et romaine ; il devait jouer son rôle dans l'enfantement de l'ordre nouveau.

Voilà pourquoi les barbares du Nord accourent au rendez-vous universel, quand une force mystérieuse rassemble tous les matériaux qui vont servir à la grande rénovation du monde par le christianisme;

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DE L'INVASION DES BARBARES. 111

ils viennent secouer la torpeur de cette race affaiblie, amollie, épuisée par la longue action d'une civilisation fausse et inféconde. Sans porter atteinte à la foi catho- lique, ils laissent, particulièrement sur la terre ita- lienne, des idées d'indépendance qui, sous l'influence duspiritualisme chrétien, se compléteront, s'élèveront, pour constituer en Europe un nouveau droit social. Et ainsi, à travers la période du régime féodal, transi- tion inévitable qui n'est, à l'origine, que l'exagération du droit individuel, se prépare la période brillante des communes et des républiques italiennes.

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CHAPITRE VI

LE MOI ITALIEN.

I

Il faut à un pays trois conditions indispensables pour que les populations qui l'habitent puissent prendre la consistance, l'unité et la vie d'une nation :

Un but commun d activité, par conséquent un en- semble de facultés, d'intérêts politiques et moraux, d aspirations et de croyances, toutes choses qui consti- tuent les mœurs d'un peuple et dirigent toutes ses ap- titudes et toutes ses forces vers l'accomplissement d'une destinée sociale commune ;

A un degré quelconque, l'activité, la force d'ex- pansion dans tous les groupes et même dans tous les individus de cette nation, c'est-à-dire une certaine dose de liberté locale, d'initiative et de responsabilité individuelles, de telle sorte que chaque portion du

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CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE. US

corps social possède, non pas une vie d'emprunt, mais une vie intime fournissant sa part d'impulsion au mouvement général du mécanisme politique ;

Un moyen pour ces forces et ces activités indivi- duelles et locales de se grouper, de converger vers un même point de ralliement, de former un ensemble, en un mot, un centre commun d'activité.

La première de ces conditions n'a jamais été plus nettement formulée que dans un livre récent de M. Bûchez '.'Sans nier, comme il semble trop le faire, la réalité des affinités naturelles entre les hommes et la part qui revient à cet élément dans la formation des nationalités diverses, nous admettons avec M. Bûchez que ce n'est ni l'identité de race, ni l'identité de lan- gage, ni la similitude du climat, ni même le voisinage des habitations qui jouent le principal rôle dans la création des divers groupes nationaux. Selon sa forte expression, « c'est la communauté de but d'activité qui engendre les nations. »

Or les idées morales et les idées religieuses sont seules capables de fournir à l'activité d'un peuple un but assez élevé et assez large pour suffire aux aspira- tions et aux efforts d'une suite indéfinie de généra- tions. Alors seulement il peut y avoir une vraie société parmi les hommes, « car ils peuvent spontanément sentir, penser, raisonner, vouloir et agir ensemble, comme s'ils avaient une seule âme et un seul corps. »

4 Formation de la nationalité française. Cet ouvrage a été publié dans la collection : la Bibliothèque utile.

8

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114 CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE.

L'histoire des origines de toutes les nations modernes est une éclatante démonstration de cette vérité ; on y voit les races les plus diverses, accourues de tous les points de l'horizon pour se combiner, se fondre et se transfigurer au foyer commun de l'idée chrétienne; et les éléments d'abord les plus discordants deviennent ainsi la base d'unités nationales indissolubles.

Pour que cet ensemble de forces morales soit mis en jeu, pour que ce but commun soit poursuivi sans relâche, à travers les siècles, de génération en généra- tion, il faut, avons-nous dit, que chaque fraction du corps social possède sa vie propre, sa part d'initiative et de liberté ; sans quoi le mouvement général ne tar- derait pas à s'arrêter. Qu'on suppose un pouvoir ab- sorbant en lui-même toutes les forces nationales, ne souffrant d'autre initiative que la sienne, ne compre- nant dans le corps social d'autre mouvement que celui qui va du centre à la circonférence et nullement celui qui fait éclater spontanément la vie et l'activité sur tous les points à la fois, ne rassemblant que par la conquête les peuples qui doivent former la nation et ne procédant à l'unification de tous ces éléments que par la force ; qu'on suppose, sous la main de ce pou- voir, les cités et les individus, dispensés de toute par- ticipation spontanée au gouvernement de la chose publique, s' habituant à attendre toujours l'impulsion d'en haut et tournant toute leur activité et tous leurs soins vers les intérêts et les affaires de l'industrie pri- vée ; si un pareil régime se fût établi au point de dé-

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CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE. 115

part du mouvement de formation nationale, on peut affirmer que ce mouvement n'eût jamais abouti. La force sans la liberté peut juxtaposer des peuples divers et les tenir unis par la violence, sans jamais les fondre en un seul corps national, comme on le voit dans la monarchie autrichienne ; elle peut créer, comme dans l'empire chinois, une civilisation immobile et éternel- lement inféconde ; mais jamais la force sans la liberté n'eût suffi pour constituer des nations vivantes et ac- tives comme les nations chrétiennes de l'Europe occi- dentale.

II

Un préjugé trop généralement admis par les histo- riens signale la France comme exemple d'une nationa- lité formée par voie despotique, et c'est une chose à peu près convenue qu'à la royauté revient tout le mé- rite et la gloire d'avoir accompli cette grande œuvre de l'unification française.

La royauté, on ne saurait le nier, a contribué à l'exécution du côté matériel et mécanique de cette œuvre ; elle a été le marteau qui brisait les barrières et le drapeau qui groupait toutes les forces nationales contre l'ennemi extérieur. Mais dans les entrailles de la nation, et en dehors de l'influence monarchique, s'opérait un travail d'unification bien autrement pro- fond, car il tendait à faire un seul faisceau de toutes les forces morales du pays. Ce mouvement, qui a son

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110 CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE,

point de départ dans la commune chrétienne du moyen âge, bien loin d'avoir eu pour promoteurs et pour appuis les rois de France, n'a pu se poursuivre le plus souvent qu'à travers des entraves de toute sorte créées par la monarchie, jusqu'à ce qu'enfin sa grande et glorieuse explosion de 89 ait, du même coup, ren- versé le trône et couronné l'œuvre de l'unité natio- nale.

M. Frédéric Morin a récemment revendiqué et mis vigoureusement en relief les titres de la liberté dans ce travail intime qui a préparé la France de 89 l. Il a montré que ce n'est pas dans les mains de la royauté qu'il faut chercher cette chaîne merveilleuse de nos traditions nationales qui relie la suprême révolution du dix-huitième siècle à la commune primitive.

Mais, s'il est juste, quand il s'agit des conditions essentielles de toute formation nationale, de mettre en première ligne la direction instinctive de toutes les aspirations et de toutes les forces morales du pays vers un but commun, et la nécessité d'une participa- tion spontanée et active de toutes les parties du corps social à ce mouvement de formation nationale, il im- porte d'ajouter que ces deux conditions fondamenta- les seraient illusoires, si les éléments matériels et moraux de la nationalité n'avaient un point visible de ralliement, en d'autres termes, s'ils n'étaient reliés

1 La France au moyen âge, publié dans la Bibliothèque utile. Voir aussi l'ouvrage déjà cité de M. Bûchez, Formation de la nationalité française.

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CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE. 117

entre eux par un pouvoir central fortement constitué.

Ces trois conditions sont indispensables. Il n'est pas plus possible de concevoir une nation se formant sans un centre gouvernemental, expression visible de toutes les forces locales et individuelles dans ce qu'elles ont de commun, qu'il n'est possible de concevoir Faction centralisatrice d'un pouvoir agissant sur des éléments moraux foncièrement opposés les uns aux autres. Au début même de tout mouvement de formation natio- nale, on voit se dessiner à l'état rudimentaire et à peu près simultanément chacune de ces trois conditions : en même temps que des peuples divers se rassemblent sur un même sol, et que la vie locale accuse vague- ment partout des idées et des tendances communes, sur un point de cette association confuse surgit un pouvoir que tous les signes prédestinent à devenir le centre de ralliement de toutes les forces nationales.

Celte règle est invariable. Si l'Italie n'a pu se con- stituer, c'est que la troisième condition lui a toujours fait défaut. Rome, sa capitale naturelle, étant enlevée, par une destinée exceptionnelle, à l'œuvre nationale, la Péninsule, privée d'un centre politique, n'a jamais pu se former en corps de nation.

III

Mais avant d'aller plus loin, nous devons donner quelques explications qui préciseront notre pensée, en même temps qu'elles élucideront un point singuliè-

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118 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.

rement obscurci par les défenseurs de la papauté tem- porelle.

Quand nous parlons de centre politique, de pouvoir centralisé, nous n'entendons pas résoudre la question débattue entre les unitaires et les fédéralistes, les conditions que nous avons signalées étant également indispensables pour toute formation nationale, soit qu'il s'agisse d unité gouvernementale, soit qu'il s'a- gisse de fédération. Certains écrivains l sont donc tom- bés dans une étrange méprise, quand ils ont cru que, pour prouver que la papauté temporelle n'a pas été un obstacle à la constitution de l'Italie, il suffisait de porter le débat sur la question qui divise les unitaires et les fédéralistes, et de démontrer en principe qu'une confédération d'États vaut mieux pour un peuple qu'un gouvernement centralisé.

Outre que cette opinion est erronée dans sa thèse générale, elle a le défaut d'être sans application à la question de la nationalité italienne ; car nous montre- rons que l'institution de la papauté temporelle n'a pas plus permis de faire une Italie fédérale qu'une Italie unitaire.

Nous disons que dans sa thèse générale l'opinion qui affirme d'une manière absolue que la fédération vaut mieux que l'unité e^t erronée, ou plutôt que, posée dans des termes aussi vagues, la question est oiseuse et insoluble.

1 Entre autres le R. P. Lacordaire, dans une récente brochure.

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UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. It9

C'est porter sur le gouvernement des nations une vue très-superficielle que de se faire, d'une manière absolue et exclusive, le champion ou de la fédération ou de l'unité. Les grands publicistes praticiens tels que Montesquieu, qui savent saisir dans l'harmonie des choses humaines les variétés et les nuances que com- portent les situations diverses, n'auraient jamais posé ainsi la question; et nous sommes fermement con- vaincu que les éminents esprits qui se sont laissé sé- duire par un pareil préjugé auraient vu plus juste, s'ils n'avaient cru trouver dans la prétendue supériorité du principe de la fédération uft argument péremptoiro contre les adversaires de la papauté temporelle ; ils auraient compris que la fédération peut convenir à tel peuple, l'unité de gouvernement à tel autre.

De plus, il est faux de dire d'une manière absolue que le système fédératif est en soi. plus favorable à la liberté, le système unitaire plus favorable au despo- tisme ; car dans chaque État fédéré le gouvernement peut très-bien être absolu, aussi bien que libéral, de même qu'un gouvernement unitaire peut très-bien comporter le respect de toutes les libertés locales et individuelles, aussi bien que la confiscation de toutes ces libertés au profit d'une famille ou d'une caste. Le régime fédératif n'implique pas plus en soi l'idée d'une plus grande somme de liberté locale, que le régime unitaire n'implique en soi l'idée du despotisme.

Ce qui fait illusion, c'est que, selon la fausse mé- thode ordinairement employée en politique , on

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120 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.

raisonne en vue de tel cas particulier qu on géné- ralise.

La fédération peut comporter dans les États fédérés le despotisme le plus complet, comme à Sparte ou à Venise ; elle peut* comporter les préjugés sociaux les plus odieux et la négation la plus absolue des droits de l'homme, comme dans les pays à esclaves des États- Unis d'Amérique.

Le gouvernement unitaire, à son tour, peut se concevoir de façons bien diverses et même opposées ; ainsi le régime aristocratique de l'Angleterre ne res- semble nullement à celui de la France; celui de la France diffère essentiellement de celui de PEspagne... L'erreur en pareille matière vient de ce que Ton con- sidère l'unité de gouvernement comme synonyme de centralisation et même d'absorption administrative; on confond deux questions parfaitement distinctes ; et c'est ainsi qu'on attribue bien à tort au principe de l'unité politique tous les inconvénients et tous les abus de ce système de bureaucratie absorbante qui, en con- centrant dans les mains du pouvoir ministériel tous les fils de l'administration municipale, finit par ôter tout ressort aux caractères et par éteindre toute vie publique.

La plupart des hommes d'État qui ont traité ce grave sujet ne s'y sont pas trompés, et quand ils si- gnalent la nécessité de réveiller Pesprit public en ranimant la vie et l'activité dans la commune par la décentralisation administrative, ils sont loin de con-

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UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. 121

damner cette admirable unité nationale qui fait la France si grande et si forte.

IV

Que conclure de ce qui précède? C'est que poser en termes généraux cette question : qu'est-ce qui est préférable pour le gouvernement d'un peuple, la fédé- ration ou l'unité? c'est poser une question vaine, aussi vaine que celle de savoir ce qui vaut mieux pour servir d'assiette à une nation, les plaines on les mon- tagnes, le nord ou le midi, etc.

La fédération, nous le répétons, convient aux uns, l'unité aux autres; cela dépend d'une foule de cir- constances relatives au lieu, au temps, à l'origine, a l'histoire de chaque peuple, aux conditions qui ont présidé à son développement. C'est en raison de toutes ces circonstances particulières que la logique naturelle des événements, et non le choix arbitraire des chefs d'État, crée pour chaque peuple la forme ou unitaire ou fédérale qui lui convient.

Mais ce qu'il ne faut jamais oublier, c'est que, dans tous les cas, qu'il s'agisse d'un gouvernement fédéral ou d'un gouvernement unitaire, il importe également de donner au pays des institutions qui assurent le triomphe progressif de la liberté et le respect des principes supérieurs et antérieurs à toute constitution *.

1 Depuis que ces pages sont écrites, l'unité italienne a été vivement et habilement combattue par MM. Eug. Pelletait et Proudhon, à des

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122 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.

Ce que nous avons voulu surtout nettement établir, c est que la question de l'unité et de la fédération est

points de vue très-divers ; et non-seulement ces deux écrivains, rai* sonnant en fait, croient la fédération plus conforme que l'unité au gé- nie et aux traditions des peuples de la Péninsule, mais ils montrent une préférence marquée pour le système fédératif, qui, en soi, leur semble supérieur au système unitaire. M. Proudhon, particulièrement, vient de poser sa thèse en termes absolus ; et il faut convenir qu'il lui a donné l'apparence la plus séduisante en présentant comme syno- nymes ces deux mots : fédération et liberté. Ce serait une légèreté impardonnable en même temps qu'une haute inconvenance envers des publicistes éminents, que de prétendre réfuter leur doctrine dans une simple note. Ce n'est pas incidemment que doit être traité un pa- reil sujet. Nous nous bornerons, quant à présent, à demander aux lecteurs attentifs du livre de M. Proudhon, et au célèbre écrivain lui- même, s'il n'y aurait pas sous cette question, telle qu'il l'a posée, un immense malentendu. Il est pour nous évident que M. Proudhon, en adoptant la formule très-impropre de principe fédératif, a voulu tout simplement exprimer cette idée, professée par toute la démocratie li- bérale, à savoir que, selon le droit moderne et l'esprit de la révolution, le domaine commande et agit le pouvoir central doit être de plus en plus restreint au profit des libertés locales et de la liberté indivi- duelle ; de telle sorte que l'autorité nationale ne garde plus que sa haute mission de faire régner la justice et exécuter les lois et les conventions entre les divers membres de l'État, et de représenter les intérêts vraiment généraux du corps social. C'est dans cette abdication successive par le pouvoir central de toutes celles de ses antiques at- tributions qui doivent rationnellement passer, soit aux groupes divers, provinces, cantons, communes, soit aux individus, que consiste le progrès politique. Si c'est ce qu'a voulu dire M. Proudhon, il aura de nombreux partisans. Pour notre compte, nous avons toujours pro- fessé cette doctrine ; dès 1848, nous proclamions à la tribune de l'As- semblée constituante que « le progrès social consiste à rendre en toutes choses, par le bon usage de l'initiative individuelle, l'intervention de l'État de plus en plus inutile \ » Mais cette question, qui est la véri- table, est entièrement indépendante de celle relative à la fédération et à l'unité. La preuve, c'est qu'elle peut se résoudre ou dans le sens

4 Voir notre Discours sur le droit au travail, séance du 13 septembre 1848. Voir aussi : Discours sur le projet de loi relatif à l'instruction publique, séance du 5 février 1850, et ci-dessous, 11* partie, !»• période, ch. xi.

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UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. 123

entièrement étrangère au sujet qui nous occupe dans ce chapitre, à savoir la recherche des conditions indis- pensables pour toute formation nationale. Constitué unitairement ou fédéralement, un État ne vit et ne

de la liberté ou dans le sens de l'omnipotence du pouvoir, aussi bien dans les confédérations que dans les pays gouvernés selon le système unitaire. Supposez l'Italie restée divisée en divers États confédérés. Dans chacun de ces États, dans chaque province de ces États, dans chaque commune de ces provinces se pose la vraie question de la li- berté: l'autorité publique exercera-t-elle un pouvoir absolu? absorbera- t-elle dans son gouvernement tous les intérêts politiques, économiques, religieux? ou bien les citoyens seront-ils maîtres de régler à leur guise tout ce qui revient rationnellement au droit de la conscience et à l'ini- tiative individuelle? Et la solution de cette question sera parfaitement indépendante de l'organisation fédérale de cette nation. On peut avoir une préférence pour le système fédératif ; on peut regretter que les conditions du développement historique de tous les peuples de l'Eu- rope n'aient pas amené chez eux ce mode d'organisation ; mais il faut renoncer à confondre cette question avec celle de la liberté. D'autant plus que cette confusion offre un immense danger. Comme il est impos- sible, en fait, de reconstituer dans le sens de la fédération les divers pays de l'Europe, particulièrement la France, tourner vers ce but chiméri- que les préoccupations et les efforts des esprits libéraux, c'est leur faire perdre de vue le grand intérêt de notre temps, l'œuvre de l'é- mancipation universelle à l'intérieur et à l'extérieur. Il ne s'agit pas aujourd'hui de refaire en France une Bourgogne, une Normandie, une Bretagne, une Provence, une Gascogne ; grâce à Dieu, Bourguignons, Normands, Bretons, Provençaux et Gascons regrettent peu d'avoir échangé leurs titres contre celui de Français ; ils sont loin de déplo- rer qu'un mouvement irrésistible ait renversé les barrières qui les sé- paraient et les ait réunis dans une grande famille nationale. Mais ce qui est pour un grand nombre une cause de profonds regrets, c'est qu'un funeste concours de circonstances ait soumis leur pays à ce ré- gime de centralisation administrative qui paralyse les forces vives de la France, et ne laisse d'initiative, d'action, de puissance réelle qu'à l'autorité gouvernementale. Aussi est-ce contre ce système absorbant et énervant que nous tous, les hommes de la révolution et de la li- berté, nous devrions diriger nos efforts, au lieu de nous diviser sur des problèmes imaginaires et par conséquent insolubles.

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124 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.

fonctionne que s'il réalise les trois conditions que nous avons définies : il faut à chacun un centre com- mun d'activité, soit fédéral, soit unitaire; il lui faut un but commun d'activité, en même temps qu'une certaine mesure de liberté locale et d'initiative individuelle. Retranchez lune ou l'autre de ces conditions, le lien national se dissout.

La crise décisive que subit en ce moment la confé- dération américaine est la preuve éclatante qu'aucun pacte ne peut créer des liens durables entre des peu- ples divisés sur les principes fondamentaux de la jus- tice sociale. Comment concevoir une nation, c'est-à- dire un ensemble harmonique de forces sociales diri- gées vers un but unique, lorsqu'ici la liberté humaine est