MASTER NEGA TIVE

NO . 92 -80694

MICROFILMED 1992 COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES/NEW YORK

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AUTHOR:

COCHERY, MARCEL

TITLE:

LES GRANDES LIGNES

DE LA PHILOSOPHIE...

PLACE:

PARIS

DA TE :

1923

Restrictioni. on Use:

COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES PRESERVATION DEPARTMENT

PIDLIOGRAPHICMTrRDFORMTARnFT

Original Malerial as Filmed - Exisling Bibliographie Record

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Cochery, Marcel

... Los grandes lignes de la philosonhie hist _ rique et juridique de Vico ... par Ilar^el Cochery Pans, "Los Prcnses universitaires de France'

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Thosis, Paris, IÇio^^ Dibliography: p. 105-106.

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rNIVERSITÉ DE PARIS - FACULTÉ DE DROIT

Les Grandes lignes de la Philosophie historique et juridique

de Vice

THÈSE POU» LE BOCTOIttT

(Sciences Juridiques)

l^rêsenléc el sniilenuc le 2 juin ^9*23 à 2 heiirn

\*\n

Marcel COCHERY

l'résiclenl : M. LÉVY-ULLMANN. Sn/frafiants : M. MEYNIAL, Professeur.

M. CAPITANT, Pro/esseur,

1923

" LES PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 49. Boulevard St-Micliel. 49 PARIS

La Faculté n'entend donner aucune approbation ni Improbation aux opinions émises dans les thèses. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leurs auteurs.

Les Grandes lignes de la Pliilosophie historique et juridique de VIco

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AVANT-PROPOS

Le 23 janvier 1744, mourait à Naples un homme dont la vie entière avait été consacrée au service de la pensée ; à la philosophie surtout, il avait apporté, avec une foi profonde, le tribut de ses recherches, la richesse de ses dé- couvertes. Et pourtant, cet homme à l'intelligence ar- dente connût bien des déboires: maladies, chagrins, sou- cis. Bien plus, il a subi l'épreuve la plus dure sans doute pour un esprit persuadé d'avoir trouvé la vérité: ses œu- vres, incomprises, ou lues avec indifférence, passèrent inaperçues même auprès de la plupart de ses amis; ce pen- seur auquel, bien plus tard, la postérité devait rendre jus- tice, c'était Vico.

Il nous a paru intéressant d'évoquer le souvenir celui qui sut, au milieu de difficultés de toutes sortes et de multiples épreuves, garder une sérénité d'âme parfaite, et offrir le bel exemple d'une vie scientifique pleine de probité.

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LNTaODl CTION

LA VIE DE VICO

/. Biographie. 11. I/enlourafic (hi p1iilosoph(\ Vaccueil fait à

sa pcnsi'c.

III. Sa phy.^ionomic et .son caractère.

I

Du souci obsédant domine sans trove la vie de Vico : celui des difficultés de sa situation matérielle ; à Naples le 2'J juin KUiS, c'est (juil mourra après avoir mené une existence misérable, se contentant d'un mai.irre traite- meîit parcimonieusement compté par l'Université, et du produit trop faible de (pielques leçons ou d'œuvres de circonstance commandées par des personnafres de mar- que.

Il était d'humble origine : son père tenait une petite librairie, et si, suivant le mot de Vico, ses parents lais- sèrent une (excellente réputation», à coup sûr ils ne firent pas fortune. Sur eux, nous n'avons (jue peu de détails, et l'autobiographie de Vico nous apprend seulement que son père était d'une humeur gaie, sa mère d'un tempérament mélancolique et que leur fils fut, dès son enfance, doué d'une extrême vivacité. A sept ans il tomba d'une échelle, se blessant au crâne si sérieusement que le chirurgien pré- dit « qu'il mourrait ou resterait imbécile ! » Il n'en fut

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rien, mais guéri, Tadolescent devint méhmcolique et ar- dent, marque des esprits <( doués d'un génie profond qui par le génie ont des éclairs de pénétration, et par la ré- flexion ne prennent point plaisir dans les arguties et dans l'erreur », selon sa propre expression.

Après une longue convalescence, il commença ses étu- des ; il y montra de telles facilités qu'on lui fit entrepren- dre des sciences un peu au-dessus de son âge, sous la direction du jésuite Del Balzo : il se découragea, aban- donna complètement l'étude pendant dix-huit mois ; le rétablissement d'une Académie célèbre, à St-Lorenzo, le décida à rentrer dans l'arène, et à se renultrc à la philo- sophie. Son père ne tarda pas à le pousser vers le droit. Mais les leçons du juriste Francesco Verde, roulant sur la plus minutieuse pratique du droit civil et (hi droit ( anon, n'étaient pas faites pour plaire à Vico trop avide déjà de généralités. Cette raison, jointe peut-être à la i)auvreté de sa famille qui reiulait très lourds les frais d'une ins- truction régulière, décida le jeune homme à étudier lui- même toutes ces matières, à sa guise, sans se soucier du programme. Il désirait également pratiqu(T le barreau ; l'occasion fut prompte à le favoriser : on intenta un pro- cès à son père : \ ico, à l(j ans sut le conduire et gagner sa cause, enthousiasmant l'avocat adverse qui vint à la sortie de l'audience embrasser son jeune partenaire.

D'un tempérament délicat, Vico, que ses amis ai)pe- laient en riant le « Mastro Tisieuzzo » ou >< Maîlre ])res- qu'éti(iue » fut sérieusement menacé d'étisie. La modestie

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de sa fortune ne lui permettait pas de se donner le repos nécessaire. Mais il eut la bonne fortune de rencontrer M^r G. B. Rocca, évoque d'Ischia, qui lui confia la direc- tion des études juridiques de ses neveux, habitant le châ- teau de Vatolla, un bour^ sauvafre du Cilento dont la salubrité mit le futur auteur de la « Scienza Nuova » à mê- me de rétablir sa santé. Pendant les neuf années de ce sé- jour, il bénéficia d'assez de loisirs pour s'adonner à la ju- risprudence, à la philosophie et à la poésie; il se passion- na pour les moralistes ^^recs, Platon et Aristote en particu- lier, pour les poètes, surtout Horace et Virgile, et parmi les modernes Boccace, Dante et Pétrar(]ue. Ses études ju- ridiques personnelles lui prouvèrent que dans les écoles on n'apprend qu'une partie du droit, qu'à c(Mé de préceptes minutieux « il existe une science du juste reposant sur un (( petit nombre de vérités éternelles, expression méta- (( physique d'une justice idéale ».

Les années s'écoulèrent et le précepteur ayant mené à bien sa longue tâche dût songer à reprendre le chemin de sa patrie, n'y rapportant pas encore un bien lourd bagage: il n'avait écrit qu'un poème : <( Les sentiments cVun déses- péré », reflétant les abattements qui l'avaient parfois jeté dans un profond pessimisme durant sa solitude de Va- tolla. De retour à Naples, il dût composer différents pané- gyriques, à l'occasion de mariages princiers, par exemple, productions à mettre à part dans soa œuvre, auxquelles Vico se consacra, non par flatterie envers les grands, mais par suite de (( ses besoins qui le rendaient fort traitable. »

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La mode était alors à Naples à Descartes et à sa physi que; la métaphysique n'était guère étudiée, la scolasti- que avait déformé l'œuvre d' Aristote. Il y avait bien eu, grâce au vice-roi, comme une renaissance de la belle litté- rature, mais le mouvement ne dura pas, et le vice-roi par- ti, il en fut d'autant moins question que les classes aisées se désintéressaient du problème et que les nobles ne son- geaient qu'à mener joyeuse vie : on peut ptînser combien Vico se sentit étranger dans un semblable milieu ; il y vécut en inconnu : ce ne fut qu'avec le concours de quel- ques amis dévoués qu'il put obtenir la rédaction de diffé- rents travaux officiels : un discours d'ouverture en tête d'un recueil de pièces écrit à la louange du comte S. Sté- phane, vice-roi, une des oraisons funèbres de la mère de ce dernier. Mais Vico recherchait surtout un poste stable: il essaya en vain de se faire nommer secrétaire de la ville. Enfin en 1699, à la suite d'un concours il fit preuve d'une grande critique et de beaucoup d'érudition, il ob- tint la chaire de rhétorique d'un rapport annuel d'envi- ron 425 francs plus un petit casuel produit par les droits perçus sur les certificats d'aptitude à l'étude du droit : il resta en fonction avec ce traitement pendant 36 ans, tout avancement universitaire lui étant refusé : il se recon- naissait lui-même « peu d'esprit en ce qui concerne l'uti- lité ». Les discours pour les séances d'ouverture annuelle de l'Université sont les seules œuvres philosophiques de cette période. Nous en reparlerons plus loin.

Pour augmenter ses revenus, le professeur dut s'adon-

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lier à des travaux littéraires, courir le cachet en allant enseigner la grammaire à des jeunes gens et des enfants. Un grand personnage de Naples, D. Antonio Carafa, lui demanda d'écrire la vie de son oncle le maréchal Carafa : ce travail, (jui nécessitait de longues lectures, coûta à Vico deux ans d'efforts : et comme ses occupations quoti- diennes ne lui laissaient pas assez de loisirs, il dut y em- ployer ses soirées, tenant la plume malgré le bruit de sa maison, souvent même conversant avec des amis : des douleurs violentes dans le bras gauche affectaient déjà cruellement l'écrivain. Et cependant c'est la période la plus féconde de sa vie : ses principales œuvres, du « Dirit- to UniversaJe » à la « Science Nouvelle », se succèdent ra- pidement, de 1719 à 1725; elles feront l'objet de plusieurs de nos chapitres.

En 172^3, la chaire de lecteur en droit du matin devint vaca.nte : pensant que ses travaux sur la jurisprudence lui ci-éaient un titre pour cet enseignement, comptant V aussi sur les services cpiil avait rendus à l'Université, Vico crut pouvoir obtenir cette place. Voulant faire preu- ve de promptitude et de facilité, il prépara la leçon propo- sée en vingt-quatre heures, au milieu du bruit de ses en- fants. On l'applaudit... et il échoua (1). Cette défaite,

(1) Voici coniinont dans l'autobiographie ost raconté ce concours, qui 6ln\[, on peut dire, l'agrégation d'alors : « Vico lira « au sort dans le digeste 3 questions : de rei vindicatione, de pecu- « Ho, de praescriptis verbis. II choisit le sujet, parce qu'étant « de Papinien le jurisconsulte de plus grand sens, et le prépara la

loin de le décourager, le stimula au conlraire à travailler davantage: en effet, la <( Science Nouvelle » date de 1725. Et il continue sa tache d'écrivain officiel : voici le <* Pane- gyricus Philippo V Hispanianun régi inscriplus » pour l'arrivée de Philippe V à INaples, puis ce sont des inscrip- tions funéraires pour des seigneurs autrichiens, une fois revenue la domination de l'Autriche, et même pour l'em- pereur Joseph et l'impératrice Eléonore, sans parler de personnages plus ou moins célèbres tout cela n'empê- chait pas \ ico, en partie ])ar suite des dépenses énormes

« veille du concours à ô heures du soir au milieu du bruit de ses « enfants. 11 fallait définir le nom de lois. On comptait que Vico « échouerait sur 4 écueils : qu'il conunencerait par \me longue « énumération de ses services envers l'Université qu'il dévelop- « perait son texte d'après ses principes de droit universel et exci- « ferait les murmures de l'assemblée en s 'et aria ni des lois établies « pour le concours. On pensait surtout qu(\ les professeurs de « droit étant considérés comme les seuls maîtres, Vico, (jui n'en « était pas un, se bornerait à refaire la leçon d'Hotman qui avait « traité ce sujet, ou que Fabrot ayant alt;»(iué les conunentaires des « premiers interprètes de cette loi sans que personne lui eût répon- « du, Vico suivrait la même marche sans oser la combattre. Contrai- « rement à ces pronostics, Vico sût éviter lous ces écueils. Après une <( courte et touchante invocation, Vico récita le premier paragra- « phe de la loi dans lequel il renferma sa glose, et après cet énoncé « sommaire, après une division aussi nouvelle dans ces sortes de « discussions qu'elle était familière aux jurisconsultes romains ((lui « disent « ait lex, ait praetor )>), Vico se sen il d'une semblable for- ce mule : « aïf jurisconsultus », et interpréta une à une et succes-

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de sa famille, de rester dans une quasi-indigence et de se voir obligé de continuer à donner des leçons de latin. En dehors de l'Italie, elle n'avait déjà eu qu'un faible suc- cès, la « Science Nouvelle » ne produisit aucun effet, n'aboutissant qu'à la misérable affaire des « Actes de Leip- sick » en 1727: un critique de mauvaise foi avait inséré sur l'ouvrage dans les Nouvelles Littéraires, un article men- songer et perfide il représentait l'auteur comme un abbé ayant des fils, des fdles et des petits-fils, comme un <, romancier du droit .., et sans exposer le sujet véri- table de la ., Science Nouvelle », il ajoutait que les Italiens avaient accueilli cette œuvre avec une extrême tiédeur, pour faire croire qu'ils ne goûtaient pas un livre respec- tueux de la doctrine catholique. Vice répondit par les « Notae in acta Lipsiensa ..: un moment il eut l'intention de les adresser au directeur de la publication en joignant à l'appui un exemplaire de la « Science Nouvelle », mais

« sivoment toutes les paroles de la loi pour qu'on ne pftl l'accuser « de s'être écarté du texte. Par l'interprétation des paroles, il ex- « Pliqua la définition de Papinien, l'éclaircit par les citations de « Cujas, la montra conforme à celle des interprètes grecs puis il « s'attaqua à Fabrot. défendant les commentateurs que celui-ci « avait accusés, notamment Alciat, Oujas et Hotman. Il allait enta- « mer la défense d 'Hotman quand l'heure sonna pour la fin de la « leçon. Il 1 avait, en la préparant la veille, résumée en un som- « maire d'une page et il l'exposa avec la même facilité que s'il « eût professé le droit toute sa vie. On l'applaudit universelle- « ment. »

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il poussa la courtoisie jusqu'à s'abstenir de ce geste bien mérité, songeant qu'à l'égard des savants de Leipsick, il équivalait au reproche de ne pas connaître les livres qu'ils achetaient.

Des difficultés surgirent ensuite avec les imprimeurs de Venise, qui voulaient faire une édition unique de toutes les œuvres de Vico dans l'espoir d'une vente plus rémunératrice. Ils réunirent tous leurs efforts pour ob- tenir du Maître l'ensemble de ses écrits: celui-ci les éconduisit, ayant chargé l'un d'eux d'une réédition de la « Science Nouvelle »: ce dernier le prit de si haut à son tour, que Vico se vit dans l'obligation de reprendre son manuscrit: mais ne trouvant personne qui voulût bien l'imprimer à ses frais, il dut en changer le plan pour rac- courcir l'ensemble, comme nous le verrons. Tous ces démêlés n'étaient pas faits pour améliorer l'état de santé de Vico : des ulcères gangreneux l'avaient pris à la gor- ge, lui causant d'atroces souffrances, l'obligeant à sui- vre un traitement périlleux. De nouvelles infirmités ne tardèrent pas à l'accabler, des douleurs lui immobilisant les jambes.

Lors de l'avènement des Bourbon, il eût bien la conso- lation de se voir nommer historiographe du roi, et d'ob- tenir que son fils Gennaro lui succédât dans sa chaire laquelle on le nomma définitivement en 1741); mais ces faveurs venaient trop tard; après le .< De mcntre heroïca » de 1732, un discours pour le mariage du roi Charles de

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Bourbon en IT-'iS, Vico n'écrit plus rien : douloureuse inaction, comme le laisse entrevoir un sonnet de 17Ji5 :

De ma tremblante main, voici tomber la plume ! Et voici qu'est fermé mon trésor de pensers.

Il vécut sans forces, parmi les siens. Chaque jour, pendant plusieurs heures, son fils lui lisait les classiques latins les plus aimés. Puis il resta 14 mois sans parler ni reconnaître ses enfants, état dont il ne sortit que pour se rendre compte de sa mort prochaine. 11 mourut en chrétien à T() ans.

Vico avait un jour prédit à un ami (pie le malheur le suivrait jusqu'à la tombe. Il ne croyait certainement pas si bien dire : lors de ses obsèques, une rdtercation mit nu ])rises les membres d'une confrérie dont Vico faisait partie, et qui devait porter le corps, avec les pro- fesseurs (pii prétendaient au même honneur. La confré- rie se retira ; les professeurs, ne pouvant enterrer seuls leur collè^Hie, il fallut retnonter à la maison le corps de Vico, en attendant (pi'à la demande de son fils, le cha- pitre de l'Eglise métropolitaine vint procéder aux funé- railles et mettre un terme à cette tra<jri(jue destinée.

II

Accablé de travail, obsédé par la pensée du pain (pio- tidien, Vico trouva-t-il du moins dans l'affection des siens et l'accueil fait à sa pensée la seule consolation capable

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d'adoucir sa triste existence, de compenser les heures mauvaises de sa vie .•> Celle-là encore lui fut refusée.

Sa famille ? Malj.né notre manque de détails, nous savons cependant (pi'elle ne rendit pas le jjrand homme heureux, loin de ! Une femme illettrée dépourvue des qualités de son sexe, incapable de s'occuper des plus insi^^rnifiantes affaires domesti([ues. oblirreant son mari déjà surcharfré à la remplacer dans ce domaine et à jouer à la fois, selon l'expression spirituelle de M. Croce, « le rôle de Marthe et celui de Madeleine », à travailler pour satisfaire aux besoins des siens sans néjrlin^er sa mission de philoso])he appelé à répandre les lumières de sa pensée. Des enfants ? Ils ne causèrent à Vico (pie des chagrins de toute nature : un fils si dépensier et (pii commit tant de mauvaises actions que son père fut contraint de récla- mer l'intervention de la police pour le faire enfermer dans une maison de correction : en(M)re la tendresse pater- nelle fut telle que Vico, voyant arri\er les officiers de po- lice, ne i)ut s'empêcher de crier à son fils: « Sauve-toi Une fille longuement malade et que les plus lourdes dé- penses ne purent arracher à la mort. Le malheureux professeur ne goûta de consolation (pi'auprès de sa fille aînée, Luisa, très cultivée et assez douée pour la [)oésie, et de son fils Gennaro cpii l'aida dans son travail avant de le suppléer dans sa chaire. Il ne connut donc jamais la vie douce de ces philosophes qu'd évo(pie dans l'élo- ge de la comtesse d'Althann : u discutant et se i)romenant « dans d'agréables jardins ou sous des j)ortiques ornés

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<( de fresques sans connaître les afflictions que l'on éprou- « ve à la vue des femmes qui enfantent et des enfants qui « languissent dans les maladies. »

La renommée se montra-t-elle plus clémente et lui ré- serva-t-elle la douceur du succès ? Point davantage. Ra- rement, peut-on dire, penseur fut aussi peu compris de ses contemporains : indifférence qui l'affligeait, non par vain désir de louange, mais parce que, convaincu de la valeur de ses découvertes, il aurait voulu voir approuver par tous ce qu'il croyait être le vrai et le bien. Lors de la publication de la ^Science Nouvelle)^, il avait espéré un effet rapide et immédiat et comptait sur la naissance d'un grand mouvement d'idées : les jours passèrent sans qu'il fut question de son œuvre, et dans une lettre a un ami, voici ce que nous lisons : « Je m'imagine vraiment avoir « lancé mon ouvrage dans un désert, je fuis les lieux <( publics pour ne pas rencontrer les personnes à qui « je l'ai envoyé ! ...si je ne puis les éviter, comme elles « ne me donnent pas la moindre marque témoignant « qu'elles ont reçu mon livre, elles me confirment dans (( l'opinion que je l'ai lancé dans un désert. » Le livre fut attaqué par les catholiques, comme contraire à la re- ligion, et les protestants de Leipsick lui reprochèrent d'être approprié au goût de l'Eglise romaine. Yico cher- chera à expliquer son échec: « Les gens de cette ville me « connaissant dès ma première jeunesse se rappellent (( mes faiblesses et mes erreurs: comme le mal que nous « voyons dans les autres nous frappe vivement et nous

« reste profondément gravé en mémoire, il devient une <( règle d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils « peuvent faire ensuite de beau et de noble. D'ailleurs, (( je n'ai ni richesse ni dignité, comment pourrais-je me (( concilier l'estime de la multitude ? » Bien des esprits superficiels, et ils étaient nonibreux, non contents de déclarer l'œuvre obscure, se permirent à ce sujet des plaisanteries de goût douteux, déclarant l'auteur bon pour instruire des jeunes gens aya&t achevé leurs études! Vico ne pouvait trouver une comj)ensation à tant d'in- différence ou de raillerie dans les louanges obligées que lui adressaient quelques grands seigneurs, soi-disant let- trés dont il cultivait l'amitié (dans un but de pure néces- sité !) et qu'il aidait, pour ne pas dire plus, dans les travaux scientifiques ou littéraires que ceux-ci avaient la prétention d'entreprendre. Ces louanges ne renferment pas un mot prouvant qu'ils aient compris, ou même sé- rieusement examiné un seul point des pensées de l'auteur. Mgr de Gaëte avoue avoir plus (( admiré que compris ». De vrais amis, mais dont l'affection était plus grande que l'intelligence, ne purent que tenter d'adoucir cette âme remplie d'amertume, incapables d'encourager le maî- tre par une parfaite concordance de pensée. Pour re- mercier l'auteur d'un exemplaire de la « Science Nou- velle », le père Lodovico aura la touchante intention de lui envoyer du pain et du vin de la maison des jésuites, y joi- gnant un mot le priant d'accepter (( ces bagatelles mo-

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« (lestes, puisque l'en faut Jésus lui-même ne refuse pas « les grossières offrandes des rustiques pastoureaux. »

On ne peut s'étonner que \ ico tomlnit dans des accès de profonde tristesse, h la(iuelle font écho ces nobles paroles d'encoura^^ement, véritablement prophétiques, du car- dinal Pirelli, lui des rares admirateurs de la « Science Nou- velle »: (( Le destin s'est armé contre un misérable, mais (( la Providence ne permet pas que l'ame qui est à elle <( soit abandonnée.... o noble poète, déjà fameux, déjà (( anti(jue de son vivant, il vivra aux a^^es futurs, l'infor- (( tuné Vico ! »

De semblables pensées, une foi profonde, la certitude d'une mission à remplir, sauvèrent Vico du décourage- ment et lui fournirent des motifs supérieurs de rési- frnation.

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Quelques mots du caractère de Vico, quelques traits sus- cej)tiblcs de bien marquer sa physionomie nous permet- tront d'achever le portrait cpie nous voudrions donner de cette âme attachante.

L'humble professeur nous apparaît avant tout comme un homme de devoir : malgré l'existence si difficile que lui fit sa famille, il n'eut jamais la tentation d'abandon- ner des êtres qui ne lui causaient pourtant que soucis et chagrins ; il aurait pu, seulement, consacrer la plus gran-

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de partie de son temps à cette (ruvre i)hilosophique dans laquelle il devait mettre le meilleur de sa pensée, mcme cela il s'y refusa, jugeant de son devoir de réserver plu- sieurs heures par jour à ces besognes littéraires, si fasti- dieuses, dont il tirait un peu d'argent pour les siens : c'est qu'en lui les épreuves n'avaient pas amoindri une profonde tendresse paternelle, et s'il s'était décidé à écri- re cette vie du maréchal Carafa, qui lui coûta tant d'ef- forts, c'est qu'il comptait sur son produit pour doter une de ses fdles. L'affection et le dévouement étaient au fond de cette âme : les accents touchants (jui'il sut trouver lors de la mort de Donna Vngela Cimina suffiront pour nous en convaincre : « sage et noble de conduite, nous dit-il, (( portant naturellement ceux qui l'approchaient à la (( respecter avec amour et à l'aimer avec respect. » Le thème qu'il développa à cette occasion : (( Elle a ensei- « gné par l'exemple de sa vie la douce austérité de la « vertu )., comme on pourrait rappli(iuer au panégy- riste lui-mcme !

Sens du devoir, tendresse innée, ce sont sans doute deux raisons pour lesciuelles on ne trouve pas chez Vico cet esprit combatif qui anime parfois des penseurs dé- sireux de communitjuer à tout {)rix leurs idées à autrui: aussi bien l'auteur de la <( Science Nouvelle » se montra-t- il déférent envers les autres savants, comme envers les grands, s'abstenant d'une criti(iue qui eût été facile : la vie politique n'était d'ailleurs point son fait. Peut-être nous étonnerons-nous de rencontrer en lui le panégyris-

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te fournissant. les compositions littéraires nécessitées par les solennités du jour, alors que nous connaissons son désintéressement et sa droiture ; nous dirons à sa déchar- ge que le goût de l'époque était aux compliments, aux fioritures de style les plus extravagantes, et que d'ailleurs il ne fut jamais un adulateur. On nous objectera qu'il ne devait pas ignorer le peu de valeur des personnages dont il écrivait les louanges. Une seule explication reste possible : ce pauvre homme écrasé par la misère, devenu timide en sentant son infériorité sociale, devait finir par admirer réellement ceux qui faisaient partie des hau- tes classes et qu'il croyait au-dessus de lui ! Il ne faut pas oublier d'ailleurs les éclats de colère provoqués par- fois en lui par le manque de culture et l'inintelligence de certains nobles, colère héroïque qui, pour Vico, mérite tous les éloges, car elle « arme les âmes généreuses en vi goureux champions de la raison contre les torts et les offenses ». Pourtant il reconnaît dans la colère un de ses défauts, et avoue qu'en vrai philosophe et en chrétien il eut dissimuler les erreurs ou les mauvais procédés de ses rivaux. Il sut cependant se montrer fort courtois dans les disputes littéraires : que l'on songe à son geste lors des affaires de Leipsick ^ En vrai modéré, il cherchait à éviter les discordes, et s'il avait le désir de triompher, c'était pour vaincre non pas dans la dispute mais dans la vérité ; un incident le prouve : ayant appris qu'on lui adressait des objections orales sur son « De Uno », Vico,

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pour ne pas se faire d'ennemis, répondit à ces critiques sans les nommer, dans le <( De Constantia », afin qu'ils fussent seuls à comprendre et en secn^t.

Quand nous aurons ajouté quelques mots sur la foi de ce grand homme, nous aurons dit l'essentiel. C'est un pro- blème controversé, et souvent résolu en sens différents, suivant l'opinion de celui qui le traite, que de savoir jusqu'à quel point Vico fut un catholicjue, et s'il n'a pas dans plus d'une partie de sa doctrine, laissé entrevoir une philosophie originale, mais novatrice, mais peu orthodoxe. Sur cette seconde question, il serait difficile d'affirmer le contraire. Mais sur la première, quel que soit le parti cju'on veuille adopter, il faut bien reconnaître que rien ne permet de supposer que la vie spirituelle de Vico ait été diminuée par des doutes ou des faiblesses : les dogmes de la religion chrétienne étaient pour lui véri- tés admises, et si ses théories péchaient quelquefois par esprit novateur, ce fut sans doute inconsciemment et non d'une façon voulue. Car Si l'on doutait de son atta- chement au catholicisme, comment interprèterait-on ce scrupule qu'il eut au moment de la préiaration d'un com- mentaire pour une nouvelle édition dcîs œuvres de Gro- tius, l'auteur du « De jure beUi et pacia »: Vico venait de rédiger les notes du livre premier et celles de la moitié du deuxième : il s'arrêta, et ferma l'ouvrage, pensant qu'il convenait peu à un chrétien d'orner de notes l'œu- vre d'un hérétique. Sa foi a donc été celle d'un crovant.

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non pas aveugle et irraisonnée, mais ce fut celle d'une âme et d'une intelligence élevées.

Cette belle figure nous est maintenant connue. Nous guidant sur ce que nous savons, pénétrons dans le dé- tail de sa pensée aux mille aspects imprévus.

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CHAPITRE PREMIER

L'ÉVOLUTION DE LA PENSÉE VICHIENNE

/. Les premières œm^res : Discours. Le « De nostri temporis studiorum rallone », le « De Aj^tiquissi- ma » et la critique cartésienne.

II- La réhahililalion des sciawes morales et V acheminement x^ers la Science \()tiveUe.

Vico, nous l'avons dit, entreprit ses études de façon assez peu méthodique, travaillant à sa guise auteurs et matières, ce qui le préserva sans doute de certaines er- reurs scolasticpies. Il avoue néanmoins i\ue son esprit donnait encore à cette épo(|ne dans les écarts de la littéra- ture moderne, dans les subtilités de l'école, attitude qui avait engendré en lui l'amour de cette « poésie amie du faux qu'elle met en saillie pour produire un effet de sur- prise )), ce que méprisent fort les esprits graves. Mais le sien, attiré déjà vers les généralités, eut bien vite fait de

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rejeter cette littérature de pacotille, et nous avons vu le jeune homme, au cours de son séjour à \ atolla, étudier avec ferveur les moralistes ^aecs, s'éprendre en particu- lier de Platon parce (pi'il donnait comme base à sa morale l'idéal de justice d'où il part- pour fonder sa république. Cette philosophie éveille chez Vico la première concep- tion de ce <( droit idéal, éternel, en vifrueur dans la cité (( universelle renfermée dans la pensée de Dieu, dans la (( forme de laciuelle sont instituées les cités de tous les (( .temps et de tous les pays. » Désormais les doctrines mécanisles d'Kpicure et de Descarts lui semblent fausses et il ne cherchera à connaître les procédés <réométriques que dans un simple but d'utilité : savoir les ein|)loyer au cas il aurait jamais à recourir a ce mode de dé- monstration.

A coté de la philosophie idéaliste de Platon, et pour une raison toute dilïérente, \ ico se sent attiré vers Tacite, peintre de l'homme tel (fu'il est ». Dans les éléments opposés de cette double admiration (le sapfe spéculatif de Platon, le sajre praticpie de Tacite) il entrevoit l'idée pre- mière d'un i)lan devaid servir de base à une histoire éternelle. Nous verrons en effet que son souci dominant dans la « Science SonveUe », est de tenter une harmonisa- tion entre les données de la pensée et celles des faits.

Une pareille tournure d'esprit devait éloi^jTTier Vico de ses contemporains dont toute la ferveur se portait sur Descartes et les modernes, culte qui n'avait d'égal que leur mépris pour le platonisme. De retour à Naples, l'an-

cien précepteur des ncveuv de Mjir rEvripie d'Ischia fut vite amené à prendre position dans cette lutte, et l'on ne s'étonnera point ipie la première forme de sa doctrine ait été une criticiue de la pensée cartésienne: avec un sem- blable début, il se donnait pour l'avenir une entière liber- té de pensée, en nicine temps qu'il avait le mérite de se dé- gager de la mode dont la tyrannie s'élciulait jusqu'à ce

domaine.

Avant nos, \ ico ne fit rien im])rimcr : sa pensée, il faut aller la rechercher dans les six discours prononcés à 11 niversité de Naples eidre 1()99 et ITOT, (jui nous montrent (juels prol)lèmes purement j)hilt)sophi(pies rete- naient son esprit, et à (juelle haute morale il obéissait : (( Développer et exercer toutes les facidlcs de l'intelligen- <( ce divine qui est en nous, car elle est le Dieu de l'hom- « me comme Dieu est l'iidelligence du monde », tel est le thème du premier discours. Le suivant nous incite à (( former nos âmes à la vérité selon les vérités contcFuies (( dans l'intelligem e ». Le troisième, s'adrcssaid plus spécialemeid aux lettrés les invite à <( bannir toute inlri- (( gue de la république des lettres ». (klui de 1704 nous donne encore ime leçon de désintéressement « Quicon(jue « veut trouver dans l'étude l'honneur et le [)rorit doit (( travailler pour le bien général ». L'année suivante nous faisons connaissance avec un Vico (jue commence à préoccuper la philosophie de l'histoire : il essaie de dé- montrer que les époques les plus belles pour les sociétés furent celles ont fleuri les lettres : ainsi en a-t-il été

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de l'Assyrie et ,1e la Grèce. Le diseours <le 1707 marque un pas sérieux dans laffirmalion publique des doctrines personnelles de N ico. Il y expose le but de ses études ains. que Tordre à y suivre. Leur fin ? In remède à la corruption lliomme est tombé en punition du péché, corruption qui a causé entre les bommes une séparation de langues, desprit et de cœur. L'ordre à suivre ? Faire étudier d'abord aux enlanls, ,p,i sont <loués principale- ment de mémoire, les laufrues. Continuer par Ibistoire qu. demande un peu <le raisonnement, puis, à l'âge les sens dominent, enseigner les sciences phvsiques aborder enfin les matbémati.p.es dont les notionJde nom- bre disposent les jeunes gens à comprendre par la suite avec fruit l'infini abs(rait ,1e la métaphvsi.p.e et à rece- voir utilement les enseignements de la théologie et de la morale chrélleiino.

C'est un sujet ,.ber à \ i, o. L'année 1708 verra une véritable profession ,1c foi ,lu philosophe en matière de melho,le, une opposili,,,, nette au cartésianisme, et pour la première fois il jugera ses idées dignes des honneurs de 1 impression : ce ,liscours fut publié en 1709 sous le titre ., De noslri lrm[,orh s„uIionnn ralinno „, „„ compa- raison ,les méthodes ,lélu,le anciennes et modernes Une esquisse sur l'histoire de la jurisprudence romaine y ■ndique l'orientation ,1e l'esprit ,1e Vico vers des sujet! qui appelleront plus lard la ., Scieuce Nouvelle .. et le <<DroH Universel ... Au point ,1e vue méthode, il dénonce I erreur poussant à ne .lévelopper che^ les jeunes gens que

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l'esprit de crillciuc, ce (jui les porte, contrairement à toute logique, à juger avant d'apprendre: or, s'ils peuvent ju- ger, ils manquent de malières sur lesquelles exercer cette faculté, d'où chez eux al)sence de bon sens et incapacité dans la vie courante. La nietliode géométrique n'est pas mieux traitée : le désir de ne coniuiître (jue des faits vrais ou certains fait négliger le vraisemblable, pourtant à la base du bon sens, incite à rejeter les sciences morales sous prétexte (jue leur objet d'étude: la nature humaine est incertain, et finalement aboutit à l'emploi des procédés géométricpies pour des choses (jui ne comportent point de démonstration : un tel abus engourdit la vivacité des jeunes gens et tue leur imagination. Le dernier défaut enfin des études modernes se trouve dans leur excès de spécialisation : chaque professeur enseigne sa partie et à sa manière : aucun lien dans cet amas de particularités, qu'auparavant la philosophie animait d'un même esprit: mais aujourd'hui chaciue maître professe une conception différente de celle de ses collègues. Nos études, conclut Yico, souffrent donc d'un mancpie d'harmonie et d'unité, d'un excès d'abstraction, fort nuisibles à la formation in- tellectuelle.

Ce besoin d'unité (jue l'on rencontre à chaque pas dans ces premières manifestations de la pem^ée vichienne prou- ve que déjà cet esprit génial recherchait un système propre à unir, <( en un seul principe toutes les sciences », ce qu'il réalisera dans la « Scicnza ISuova ».

Sa première construction à la fois philosophique et his-

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torique, le De anliquissuna ilaloriim sapicnlia ex linguœ latinœ originibus eruenda (De l'antique sagesse de l'Italie retrouvée dans les ori^nnes de la langue latine), parût en 1710 à Naples, ou plus exactement le premier livre : il devait y en avoir trois : le second a été publié, il portait sur la philosophie de la médecine, mais il est perdu ; quant au troisième (dans la pensée de l'auteur, le liber physicus), il n'a pas vu le jour : il faut nous contenter, sur ces deux parties, des références infimes mentionnées dans l'Autobiographie. La publication du « De Anli(iaissi- ma » souleva en Italie de multiples critiques. Vico dut les réfuter dans deux réponses importantes datant de 1711 et 1712, ses idées sont développées avec plus de luci- dité.

Nous voici parvenus à une première étape dans l'œuvre vichienne, dont elle marque surtout le côté négatif : la critique des conceptions modernes y tient la plus grosse part, sans qu'une construction nouvelle cherche encore à prendre leur place ; cette critique ressort de l'ensemble des œuvres que nous avons citées.

Pour la commodité de l'exposition, rappelons briève- ment la direction générale de la pensée cartésienne-. Elle mettait l'idéal de la science parfaite dans la géométrie, se basant sur elle pour réformer toutes les parties du sa- voir, y compris la philosophie, qui devait en conséquen- ce employer la méthode géométrique pour obtenir la rigueur scientifique, c'est-à-dire partir d'une vérité in- tuitive pour en déduire toutes les autres. Descartes était

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amené à prenihe pour critérium suprême l'évidence ou perception claire, au moyen de laquelle il parvenait à son fameux « cogito, crgo sum », base de tout son système. Tout savoir non réductible à la perception claire ou au- quel la déduction géométrique était inapplicable, perdait donc sa valeur, et c'est ainsi ([ue le philosophe français déniait toute importance à l'histoire, aux sciences natu- relles, à la morale pratique, à rélocpience et à la poésie, et qu'il les rejetait loin de son étude. \ ico prétend les réhabiliter, lui, mais au lieu de chercher à prouver leur valeur, il préfère s'attaipier immédiatement au critérium même de Descartes, au principe de l'évidence. \ côté de cette réfutation, il observe (pie la méthode nouvelle n*a pas conduit à grand résultat et qu'il serait bien difficile de citer les découvertes qu'on lui doit : elle a simplement laissé croire qu'il était facile avec très peu de connaissan- ces et de travail, d'arriver à tout savoir.

Le principe de l'évidence, nous déclare Vico, n'a rien de scientifique : une idée peut nous ai)paraître évidente : elle n'en est pas forcément pour ( ela juste et vraie. Cer- titude de pensée, d'existence, c'est ime affirmation, non pas de science, mais qui vient de notre conscience : or la vérité scientifique ne réside pas en elle ; la vérité première est en Dieu, qui seul peut posséder la pleine science des choses parce que seul il en est l'auteur. Et c'est une vérité infinie et parfaitement exacte puisque Dieu contient toutes choses et connaît letirs éléments tant internes qu'externes. De ce que puissance et sagesse sont

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infinies en Dieu et limitées chez 1 liomme, nous tirerons le principe que la condition pour connaître une chose est de la faire, ([ue le vrai est le fait même. Pour prouver un fait par sa cause, il faudra refaire par la pensée ce qui s'est fait en réalité. Connaissance et action doivent donc s'idenlifier, se « convertir » entre elles. Tel serait l'idéal de la science ! Oui, disons u serait », car cette con- version rend impossible la science à l'homme, qui n'est pas un créalem-, et l'altrihue à Dieu seul. Mais si l'hom- me ne possède pas la science, il a du moins la conscience qui lui permet de recueillir certains éléments des cho- ses, (mais jamais tous). La vérité de conscience, n'est donc pas fausse, mais incomplète : ce qui revient à dire à propos de notre sujet (|ue \ ico ne déclare pas fausse la doctrine de Descaries : il veut simplement la ramener du ran- de vérité scicntificpie à celui de vérité de cons- cience, ran^r (j„i n'est poiï.t né^rlicreable puisque l'idée claire est le seul don accordé à l'esprit humain.

Vico place la métaphysique au-dessus des autres scien- ces, mais au lieu de la croire, comme Descartes, capable de procéder par une méthode aussi sûre (pie la méthode fréométrique, il prétend qu'elle aussi doit se contenter de données probables. Certaine, l'existence de Dieu ! mais non pas d'une certitude scientifique, car pour la démon- trer il faudrait le faire, le créer î Pour nous guider, nous avons la révélation : contentons-nous en : vérité révélée et conscience de Dieu, ce sont les appuis des sciences hu- maines, mais (pii forment une vérité de conscience, non

de science. On reconnaît bien le futur tliéoricien de la (( Science ISonvelIc », le philosophe a})[>elé à réhabiliter les facultés dérivées du sentiment, de la conscience, contre celles purement basées sur l'esprit, comme l'intelligence et la réflexion.